Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Livres 9 min de lecture

La qualité plutôt que la quantité

Loin des grandes chaînes de librairies, Trèves recèle un véritable petit bijou. La librairie Gegenlicht résiste au commerce en ligne et mise sur la personnalisation.

Article paru dans Édition décembre 2025
Partager l'article sur

À dix minutes de la gare centrale de Trèves, la librairie Gegenlicht se niche dans une ruelle sinueuse. En venant de la gare par la Glockenstraße, il faut d’abord tourner dans la Rindertanzstraße. Se pourrait-il qu’autrefois, les bœufs y aient dansé une dernière fois avant d’être abattus ? Nichée entre un bar à vin et un hôtel, cette petite librairie se distingue par sa sélection originale. L’intérieur est chaleureux : parquet, moquette bordeaux, étagères en bois… On y croise un public principalement universitaire, venu parfois même du Luxembourg. Dans les vitrines, on trouve des ouvrages documentaires, une sélection de romans ; parmi les livres de cuisine, *Jérusalem* d’Ottolenghi attire immédiatement le regard.

Sur son site web, cette petite librairie se présente comme « tout simplement différente ». Qu’est-ce qui la distingue des chaînes ? « Ici, ce sont des personnes dotées d’une certaine personnalité qui travaillent, et nous n’achetons que des livres qui nous plaisent. Le grand public ne nous intéresse pas. Par exemple, nous ne vendons pas le journal *Bild* ici », affirme avec conviction la propriétaire, Heike Berg. « Nous sommes très cohérents sur ce point, et les gens apprécient cela. Chez nous, on trouve beaucoup d’ouvrages d’art, ainsi que la collection « Büchergilde Gutenberg » – qu’on ne trouve nulle part ailleurs à Trèves. » La librairie Gegenlicht propose des ouvrages provenant d’éditeurs très variés, y compris des livres anthroposophiques, souligne Mme Berg : « Nous avons un assortiment que personne d’autre ne propose. »

Cette petite librairie existe depuis 1982. Mais ce n’est qu’en 1993 que Berg en a pris la direction. « Je viens du Fischland, au bord de la mer Baltique », raconte-t-elle. À l’époque, les fondateurs avaient en tête un autre type de librairie : une autre forme de rencontre, un lieu dédié aux artistes, à la culture alternative, à la gauche. Berg s’efforce de perpétuer cette tradition qui consiste à « être différent ».

L’assortiment s’adresse à tout le monde : « Les enfants, les adolescents… même ceux qui veulent simplement profiter d’un moment de calme sont les bienvenus ici. » De nombreux clients viennent y passer leur pause déjeuner. Berg est quelqu’un de discret, il n’est pas du genre à courir après les clients pour les importuner. Les trois libraires qui travaillent ici répondent aux demandes individuelles de leurs clients. Si l’on écrit pour commander un livre, il ne faut que quelques heures pour recevoir une réponse utile, comme celle de Jutta Raab, la troisième libraire de Gegenlicht.

Le blogueur littéraire Florian Valerius travaille lui aussi ici. Valerius n’est pas un inconnu sur la scène littéraire luxembourgeoise. L’Institut Pierre Werner fait régulièrement appel à lui en tant qu’animateur, tout comme KulturLX à plusieurs reprises ; lors des Journées du livre de Bettembourg, il a déjà participé à un débat avec Jérôme Jaminet.

Valerius est une sorte de star dans le milieu littéraire. Son blog littéraire s’appelle « Bücherkaffee » et son compte Instagram @literarischernerd compte plus de 34 000 abonnés. En 2023, il a fait partie du jury du Prix du livre allemand. Le fait qu’il ait atterri chez Gegenlicht est un heureux hasard. « J’ai fait mon apprentissage dans une librairie indépendante et c’est tout simplement mon truc. Dans une chaîne comme Thalia, il y a certes de bons libraires et de superbes livres, mais il y a trop de règles à respecter au quotidien. J’ai déjà effectué mon stage scolaire ici il y a plus de vingt ans », raconte-t-il. De plus, il habite à seulement cinq minutes de la librairie. « C’était le mariage parfait. »

Pour lui, ses activités de blogueur et de libraire se complètent. « Au départ, l’idée était la suivante : j’adore parler de livres, et mon blog est un moyen d’échanger sur ce sujet en ligne après le travail, ce qui est une véritable source d’inspiration. Les gens me perçoivent aussi comme un libraire en ligne, ils savent qu’ils peuvent me faire confiance, et c’est ainsi que j’ai transformé mon métier en passe-temps tout en le transposant dans le monde numérique », s’enthousiasme Valerius.

Qu’est-ce qui l’a le plus marqué récemment ? « Le week-end dernier, j’ai lu la biographie de Margaret Atwood, qui fait près de 800 pages, et je l’ai trouvée tout simplement géniale. » Atwood est de toute façon une icône pour lui ; il avait déjà lu *La Servante écarlate* quand il était au lycée. « Et maintenant, cette biographie. Elle est tout simplement géniale. »

Valerius et le Luxembourg sont liés par une longue histoire d’amour. Il s’emballe lorsqu’il évoque le Grand-Duché : « Avant tout, j’associe le Luxembourg à mon premier grand amour, à l’âge de 16 ans. Ce que j’apprécie, c’est son caractère international, les grands noms qui s’y rendent. La semaine dernière, le lauréat du prix Nobel de littérature était là-bas. On y trouve une sélection exquise d’écrivains. » En tant qu’habitant de Trèves, on ne peut que s’incliner avec admiration. De plus, au Luxembourg, « tout est parfaitement organisé de A à Z – c’est un niveau de qualité que je rencontre plutôt rarement en Allemagne. » Il a trouvé le public très réceptif.

Heike Berg aime elle aussi se rendre au Luxembourg. Elle y a beaucoup d’amis. Cela va d’une connaissance qui tient un magasin bio à un membre du club Harley. La diversité qui règne au Luxembourg et la liberté d’expression sont importantes pour cette libraire qui a grandi en Allemagne de l’Est. « C’est une librairie littéraire et ma vision personnelle du monde n’a d’intérêt pour personne ici. Je trouve important de ne pas porter de jugements trop dogmatiques. Je ne suis pas du genre à penser en termes de noir et blanc », explique Mme Berg.

En tant que libraire, Valerius est dans son élément et dégage une impression de jovialité. Tout le contraire d’un Denis Scheck blasé. Qu’est-ce qui caractérise pour lui la bonne littérature ? « C’est surtout une question d’intuition, je n’ai en effet jamais étudié la littérature allemande. Il me manque le savoir-faire d’un critique de formation… », avoue-t-il. C’est plutôt grâce à une longue expérience qu’il sait ce que les clients aiment lire : « Je crois que je sais très bien choisir des livres pour les gens. Il n’y a tout simplement rien de plus beau que de parler de littérature avec d’autres personnes, et ce, toute la journée. »

À la question de savoir quel est le point fort de la collection
de fiction, la réponse de Berg est modérée. A-t-elle un livre préféré à recommander ? « De superbes romans qui nous plaisent beaucoup. » Ce sont des auteurs qu’on connaît depuis plus de 30 ou 40 ans. Valerius met en avant ses livres préférés, elle met en avant les siens. Ensemble, ils forment une équipe bien rodée. Elle finit tout de même par se laisser convaincre de faire une recommandation. Elle a beaucoup aimé *Blaue Augen* de Victor Schefé, l’histoire d’un comédien originaire de l’Est. Son passé l’intéresse particulièrement, car elle vient de là-bas. C’est ainsi que son regard se distingue de celui des Trierois de souche. « Même si je suis ici depuis plus de 30 ans, j’achète toujours des livres de Brigitte Reimann ou de Christa Wolf. » Et puis il y a des livres qui reviennent sans cesse. Ces derniers temps, c’est *La Montagne magique* de Thomas Mann.

Les chaînes comme Thalia, où les vendeurs et vendeuses n’hésitent pas à vous remettre un bon d’achat en ligne sans se rendre compte qu’ils signent ainsi l’arrêt de mort de leur propre emploi, ne causent aucun casse-tête à Berg. « Les meilleurs survivent. Il ne faut pas s’en faire pour ça. Il faut y aller à l’aveuglette », affirme avec certitude cette libraire déterminée. Il faut simplement avoir un certain mordant. Elle a l’avantage d’être issue d’une famille d’entrepreneurs : son père était capitaine, sa mère a toujours tenu des commerces. « Le spectre de la faillite a toujours plané au-dessus de nos têtes », se souvient Berg.

Pour elle, l’essentiel est de mener une vie autonome. Certes, on gagnerait sans doute plus d’argent ailleurs. « Mais décider comment on veut s’y prendre, ce qu’il y a dans sa boutique, avec qui on travaille – c’est pour moi le bien le plus précieux », dit-elle. Valerius est lui aussi serein : « Je travaille dans le secteur du livre depuis plus de 20 ans et on n’a cessé de se plaindre. Je me dis toujours : les amis, concentrez-vous simplement sur vos points forts et arrêtez de râler ! On lira encore dans les vingt prochaines années. Il suffit de faire du bon travail, de s’y investir corps et âme, et le tour est joué ! »

Le « Gegenlicht » existera-t-il encore en 2050, ou le commerce du livre se sera-t-il entièrement déplacé vers Internet d’ici là ? « Tant que je serai là, tant que nous travaillerons et que nous nous battrons, nous existerons. C’est d’ailleurs notre mission », affirme Berg avec certitude. Les livres ne seront-ils alors plus lus que sur le Kindle ? L’engouement pour le Kindle serait déjà en train de retomber. « Le travail nous maintient aussi en bonne santé. Il faut avoir une occupation. Je ne peux pas aller me prélasser au bord de la mer Baltique pour l’instant. »

« Il faut simplement trouver ce qu’on aime faire, et quand on l’a trouvé, on a déjà accompli beaucoup », déclare Berg. Les banquiers de Trèves, qui font la navette vers le Luxembourg depuis 20 ans et rapportent certes beaucoup d’argent chez eux, mais qui sont insatisfaits, le savent bien eux aussi.

La librairie « Gegenlicht » est située au 10 de la Glockenstraße, dans le centre-ville de Trèves. Pour plus d’informations : www.gegenlicht-buchhandlung.de