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Livres 3 min de lecture

La grave blessure

Luxemburgensia

Article paru dans Édition novembre 2023
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L’auteure Margret Steckel, née à Rostock et vivant au Luxembourg depuis 40 ans, a reçu en 2023 le Prix Batty Weber pour l’ensemble de son œuvre – de nombreux récits, des romans courts et des romans comportant des références en partie autobiographiques et historiques aux moments charnières du XXe siècle – ainsi que, selon le jury, pour « une démarche littéraire qui, dans la description des tourments douloureux de l’histoire, s’engage sans relâche en faveur des valeurs humanistes et de la dignité de l’individu ».

Parallèlement, son roman de près de 50 pages, chez Capybarabooks, qui raconte l’histoire d’Eva, une narratrice solitaire qui erre dans les rues de Berlin pour échapper à son foyer étouffant, où toutes ses pensées tournent autour d’une seule chose : sa fille Emily, désormais adulte, qui ne donne plus de nouvelles depuis des années et a rompu tout contact avec elle… et pourtant, Eva attend chaque soir avec impatience un coup de fil.

C’est également le cas la veille de Noël, le jour où nous faisons la connaissance d’Eva ; un jour qui est en réalité consacré aux fêtes de famille et où la solitude peut se faire particulièrement cruelle ; à une période de l’année qui rappelle à Eva la nouvelle du décès du père de sa fille. *Mutterrache* traite de la lutte amère contre la solitude et ses propres peurs, du désespoir que suscitent les pensées qui tournent en rond lorsque toute communication est impossible et qu’on ne peut plus que se demander ce qui a bien pu se passer. Son mari est mort, sa fille reste silencieuse – et Eva semble ne plus comprendre le monde. Il est question de toutes ces décisions, petites et grandes, dont certaines ont sans doute conduit la narratrice à ce point malheureux, d’où il ne semble plus y avoir d’avenir, mais seulement un regard en arrière sur quelque chose d’incompréhensible, une grande blessure. L’introspection est cruelle, les observations sur les habitudes de la vie solitaire et la solitude des autres sont précises et touchent au plus profond ; les petits gestes et le désespoir d’Eva deviennent très palpables à travers la perspective intérieure froide et légèrement agitée à partir de laquelle la nouvelle est racontée : ses pérégrinations dans la grande ville de Berlin, le sentiment de solitude à la fin d’une longue vie pourtant bien remplie ; jusqu’à ce que la nouvelle prenne un tournant dans un dernier paroxysme de désespoir.

L’intrigue s’articule autour du tourbillon de tristesse d’Eva, ce qui peut facilement susciter de la compassion pour cette vieille dame qui a été ainsi abandonnée – du moins selon sa version de l’histoire. Mais le fait que cette tristesse puisse aussi être de l’apitoiement sur soi-même et une tendance à rejeter la faute sur les autres peut revenir à l’esprit au plus tard lorsqu’on referme la nouvelle, en posant le regard sur le titre… Vengeance ! Intensif et dramatique, ce livre, d’un seul tenant, entraîne les lectrices et lecteurs, avec peu de dialogues et beaucoup d’introspection, dans un tourbillon de pensées qui s’enchaînent rapidement, fait de flash-backs et d’analyses excessives de sa propre vie. C’est une grande chance que des textes aussi courts et d’un style aussi raffiné puissent occuper une place d’honneur dans la littérature luxembourgeoise et être publiés sous la forme d’un ouvrage à part entière.

Margret Steckel : Mutterrache. En allemand. Capybarabooks, 2023. 56 pages