Il faut chercher un peu, mais on tombe alors sur cette entrée en forme de tunnel, juste à côté de la gare de Liège-Saint-Lambert. L’ancien puits de métro a conservé tout son charme d’antan. Au sous-sol, on peut se plonger dans un court métrage consacré à Hugo Pratt, « une expérience immersive », comme on le dit souvent dans le langage publicitaire pour ce genre d’installations. Dans le cas du dessinateur de BD belge, ce film biographique constitue une excellente introduction qui vaut vraiment le détour.
La rétrospective consacrée au dessinateur et auteur Hugo Pratt (1927-1995) rassemble environ 170 dessins et croquis originaux, auxquels s’ajoutent des sérigraphies, des objets d’exposition, des autocollants, ainsi que des clins d’œil au pop art dans des dessins et des carnets de croquis ; il s’agit de collections qui vont des déserts aux océans en passant par les vastes plaines d’Amérique du Nord : le parcours de l’exposition s’apparente à un voyage sur les traces de Pratt.
L’exposition présente « un auteur humaniste, un voyageur infatigable et le créateur du personnage mythique de Corto Maltese », comme l’indiquent les panneaux en flamand, en français et en anglais. Mais l’exposition va bien au-delà de sa célèbre bande dessinée Corto Maltese, un personnage que tout le monde connaît, du moins dans le milieu de la BD. « Même si Corto est bien sûr le héros par excellence de Pratt », précise Toni Voyages, qui guide les visiteurs à travers l’exposition. L’univers graphique de Pratt est structuré dans l’exposition autour de ses voyages dans des paysages réels et imaginaires, de ses influences littéraires et cinématographiques, de l’histoire et de la géopolitique, des femmes dans l’œuvre de Pratt ainsi que de l’influence d’autres genres artistiques. Tout au long de sa vie, il a dessiné des aventures de voyage et des créatures mythiques et mystérieuses.
Pratt est né à Rimini en 1927 ; il n’avait que dix jours lorsque sa famille est retournée s’installer à Venise, où il a grandi. En 1937, après que son père eut été enrôlé dans la police coloniale italienne (PAI), sa famille fut affectée près d’Addis-Abeba (colonie d’Afrique orientale italienne) – c’est là qu’il découvrit des couleurs, des marchés et des odeurs totalement nouveaux. Cela allait stimuler son imagination et se refléter dans son œuvre ; la première femme dont il tomba amoureux était éthiopienne. « C’est peut-être à ce moment-là que j’ai commencé à prendre mes distances par rapport au racisme », dira-t-il plus tard.
Une curiosité sans a priori
Après l’entrée en guerre de l’Italie et la défaite lors de la campagne d’Afrique de l’Est, sa mère et lui furent arrêtés en 1942 (son père était décédé en 1941 dans un camp de prisonniers de guerre) ; il se fit rapatrier avec sa mère. Son ouverture d’esprit tenait peut-être aussi au fait qu’il était issu d’une famille cosmopolite : « Dans cette famille, où l’enfant était entouré d’une ribambelle d’oncles, juifs et fascistes vivaient côte à côte à l’ombre de la Kabbale, une obsession familiale », peut-on lire dans le catalogue d’accompagnement. L’exposition retrace les moments forts d’un artiste qui s’était entièrement consacré au dessin et à une curiosité sans a priori pour d’autres univers culturels.
C’est à Venise qu’il a commencé des études d’art. C’est là qu’il a fondé, avec des amis dessinateurs, dont Alberto Ongaro et Dino Battaglia, le magazine de bande dessinée *Asso di Picche*. C’est ainsi que sa carrière de dessinateur a pris son envol. Dès 1949, l’éditeur argentin Cesare Civita reconnut le talent du dessinateur. Pratt s’installa à Buenos Aires, où il dessina des séries d’aventures telles que *Junglemen* et *Sergente Kik* et découvrit les œuvres d’Octavio Paz et de Jorge Luis Borges.
Le dessinateur était fasciné par les voyages, les aventures, les bandes dessinées américaines, mais aussi par le cinéma hollywoodien et la mer. Dans *Corto Maltese en Sibérie et les Scorpions du désert*, Pratt rend hommage aux auteurs américains qu’il apprécie en intégrant des dessins tirés d’histoires qu’il avait lues dans sa jeunesse – comme *Terry and the Pirates*, Red Barry et Krazy Kat – dans les journaux que lisent Corto et Koïnsky.
Dans les années 1950, il partira en Amérique du Sud et commencera à dessiner en Argentine pour la revue Hora Cero, ce qui lui donnera une grande liberté. C’est là qu’il créera ses premiers personnages de bande dessinée – et qu’il connaîtra pour la première fois le succès auprès du grand public. Il resta plus de dix ans en Argentine avant de revenir en Italie en 1962, où il collaborera à une bande dessinée pour enfants (Il corriere dei piccoli).
C’est là que sa véritable carrière a débuté, avec l’adaptation en bande dessinée de l’Odyssée d’Homère – après tout, c’est Ulysse qui a parcouru le monde en traversant les mers… C’est d’ailleurs en s’inspirant de ce récit qu’il a créé son célèbre personnage, Corto Maltese.
« C’était l’un des hommes les plus cultivés de son époque et il lisait de tout : Proust, les auteurs italiens, mais surtout la littérature américaine et tout ce qui avait trait à la mer, de *Moby Dick* à *Le Vieil Homme et la Mer* », explique Toni Voyages. Et il souligne : « C’est Hugo Pratt qui a élevé la bande dessinée au rang de forme d’art. C’est de la littérature dessinée. »
Une percée grâce à Corto Maltese
Son personnage de Corto Maltese a vu le jour en 1967 à Paris, où il a rencontré Florenzo Ivaldi, qui allait devenir l’éditeur du mensuel *Kirk* : un tournant dans sa carrière. C’est son récit *Luna Ballata del Mare Salato* qui allait lui valoir le succès ; il s’agit d’une histoire d’aventure mélancolique dans la tradition de Joseph Conrad, considérée comme le point de départ du roman graphique européen. C’est dans cette histoire qu’est apparu pour la première fois Corto Maltese – un capitaine sans navire, qui allait devenir son personnage principal. À la fin des années 1980, Pratt vendait près d’un demi-million de ses albums par an.
C’est finalement le rédacteur en chef du magazine Pif Gadget qui l’a recruté – il a dessiné pour cette revue pendant trois ans. C’est à partir de ce moment-là qu’il a percé, non seulement en France, mais aussi dans le monde entier. À l’instar de Tintin d’Hergé, chacune des bandes dessinées de Corto Maltese mettra l’accent sur un pays ou un espace culturel. Le fait qu’il ne fût pas un catholique pratiquant devait lui permettre d’aborder ces cultures avec un regard dénué d’idéologie, totalement libre de tout dogme religieux.
C’est notamment son regard sur les femmes et la manière dont il les dessinait qui ressortent particulièrement dans l’exposition de Liège : elles ne sont en effet pas représentées de manière sexualisée, comme c’est souvent le cas dans les bandes dessinées américaines des années 1950, mais comme des personnages forts et dotés d’une forte personnalité.
En observant certaines de ces esquisses, on est notamment fasciné par le peu de traits dont le dessinateur a eu besoin non seulement pour donner vie à un personnage, mais aussi pour lui conférer des traits de caractère.
À la fin du parcours, devant le café et le coin librairie où l’on peut se procurer les bandes dessinées d’Hugo Pratt ainsi que le catalogue de l’exposition, on découvre encore une série de dessins publicitaires originaux à l’encre de Chine, notamment pour les Gauloises bleues. Trente ans après la mort de l’auteur, cette petite exposition, aussi modeste que raffinée, rend hommage à l’ensemble de l’œuvre artistique de ce pionnier de la bande dessinée.
L’exposition « Hugo Pratt – Géographies imaginaires » est encore ouverte jusqu’au 14 juin inclus
au Cadran (Liège, Belgique). Pour plus d’informations : lecadran-expo.be