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Livres 5 min de lecture

La Fille de l’écume de mer 3000

Luxemburgensia

Article paru dans Édition mars 2023
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Savez-vous que nous sommes plus proches de l’an 4000 que de l’an 0 ? Il n’est pas si absurde que cela de se tourner vers un avenir inconnu et de se demander ce qui pourrait arriver et ce qui arrivera. Le roman de Freya Daros, *Astrea*, ne se déroule pas dans un futur si lointain : nous sommes en 2078, dans la société moderne et fortement hiérarchisée de ce qu’on appelle le « monde-capsule ».

Au cours de la Nuit des musées, Théo fait par hasard la connaissance d’une femme étrange qui le fascine. Il tombe éperdument amoureux d’elle et la baptise spontanément Astrea, car elle ne semble se souvenir ni de son propre nom ni de son passé. Ensemble, ils se laissent porter par cet univers en capsule, arpentant les rues, les centres commerciaux et les boîtes de nuit.

Le monde dans lequel vit Théo n’est pas si différent de celui d’aujourd’hui. Mais ce sont surtout ses aspects négatifs qui semblent avoir perduré, car le monde des capsules est devenu encore plus austère, plus morne, plus corrompu et plus sale. Il semble régi par des règles et des interdits autoritaires : l’art, par exemple, n’est autorisé que dans les musées, tandis que l’écriture est totalement interdite. Théo Lux, né avant cette ère moderne, se considère, malgré toutes ces règles, comme un écrivain et collectionne tout ce sur quoi on peut écrire : rouleaux de papier toilette, listes de courses ou Post-it, le seul papier encore autorisé dans le monde des capsules. Mais les gardiens des mœurs sont à ses trousses, lui, le décrocheur universitaire, artiste et vandale. Il sait qu’il va bientôt être arrêté et décide, après leur première nuit ensemble, de laisser tomber Astrea et de s’enfuir. Vers le monde extérieur interdit et inaccessible, qu’il n’a encore jamais vu…

Astrea aussi a un secret : elle vient du monde extérieur – ce qui fait d’elle non seulement une femme née sous le signe de la nature, et donc le sujet idéal pour la fanfiction de Théos sur sa bien-aimée, mais aussi, aux yeux des gardiens des mœurs, une criminelle qu’il faut capturer et neutraliser à tout prix.

Un peu de *Le Meilleur des mondes*, une pincée d’*Avatar* et une touche de *Fahrenheit 451* : le roman regorge de similitudes savantes et captivantes avec des dystopies littéraires célèbres. Ce n’est pas le premier roman de Freya Daro, âgée de 25 ans. En 2015, son premier roman, *Face au trou noir*, est également paru aux Éditions Phi ; en 2016, *Les enfants à problèmes* a suivi sous forme de publication en ligne ; et aujourd’hui, en 2022, *Astrea* paraît également chez Phi – une surprise dans le catalogue de cette maison d’édition qui publie principalement en français.

Astrea est à la fois une dystopie, une histoire d’amour et une critique de notre époque empreinte d’optimisme. Tandis qu’Astrea, venue du monde extérieur, explore l’univers de la capsule et peut dénoncer les dysfonctionnements à travers le regard d’une étrangère, Théo s’enfonce de plus en plus profondément aux confins du monde extérieur, celle d’une nature qui n’existe plus dans sa ville du futur, recouverte de béton, et dont la périphérie n’est plus qu’un amas de déchets plastiques. Ils explorent mutuellement leurs origines et leurs univers respectifs. Le langage est dense et réussi, mais cette structure entraîne parfois des longueurs. L’intrigue n’avance pas vraiment, car c’est l’évolution des personnages qui est au centre de l’attention et qui est racontée en détail : qu’il s’agisse des égarements répétés de Théo dans les perceptions sensorielles universelles de la nature ou des observations détaillées de la vie urbaine par Astrea, ou encore des flash-backs sur l’enfance paradisiaque, mystique et féérique d’Astrea aux côtés de son frère jumeau dans une forêt dense et sauvage (c’est là que Jodorowsky touche à la mythologie).

C’est peut-être là l’une des plus grandes faiblesses de l’éditeur, qui pourrait s’impliquer davantage dans le travail sur le texte et devrait avoir le courage de raccourcir davantage les répétitions ou les passages trop longs. Sur le fond, rien ne manquerait si plus d’un cinquième du roman était supprimé – mais dans l’ensemble, le livre y gagnerait beaucoup. En effet, ces scènes, bien que d’une atmosphère dense et très sensuelle, s’inscrivent moins dans l’intrigue. Elles mettent l’accent sur les personnages, leur univers et leur point de vue, mais de ce fait, le suspense passe temporairement au second plan et n’apparaît à nouveau que dans la dernière partie du livre. C’est dommage, car certains lecteurs et lectrices risquent de se laisser un peu plus facilement décourager par une histoire d’amour interminable ou par ces chapitres d’exploration sensorielle du monde. Pourtant, la fin réserve une véritable aventure, et il n’est plus seulement question de la lutte pour la nature, mais aussi contre le monde des capsules – un thème qui aurait sans aucun doute pu émerger plus tôt dans *Astrea* afin de montrer tout ce qui est en jeu ici.

Freya Daro : Astrea. Éditions Phi. 256 p. 18 euros