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Livres 8 min de lecture

Les « indésirables » d’outre-mer

Les migrants au Luxembourg à la fin du XIXe siècle

Article paru dans Édition septembre 2024
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Cet épisode de la série est consacré à l’un des premiers migrants d’outre-mer au Luxembourg : le comte de Nau, comme il se faisait notamment appeler à l’époque. Né en Haïti, il a escroqué la haute société européenne pendant plus de trois décennies. Les aveux fictifs de ce soi-disant comte découlent du fait que les imposteurs ressentent souvent le besoin de partager leurs coups de génie. On ne trouve pas de tels aveux dans les sources, mais on y trouve toutefois quelques lettres dont le contenu et les thèmes se retrouvent ici.

Confessions d’un escroc, comte de Nau (né en 1834 en Haïti) : Luxembourg, 20 février 1885. Je fais ces aveux pour la postérité, car j’ai l’impression qu’on va bientôt découvrir mon jeu. Il est vrai que j’ai trompé des gens. Mais n’est-il pas vrai aussi que certains d’entre eux se sont laissés piéger par leur propre cupidité et non par moi, le comte haïtien, le riche propriétaire terrien d’Amérique du Nord et le prêtre persan ? Et à d’autres, j’ai donné tant d’indices, raconté des histoires si fantastiques… Que j’étais propriétaire d’esclaves en Haïti, et ils m’ont cru ; on peut tout de même s’attendre à un peu de mondanité. Et bien qu’ils n’aient jamais entendu parler de la Révolution haïtienne, ils se croient supérieurs à moi, qui ai lu la quasi-totalité de la littérature européenne, simplement parce qu’ils sont nés en Europe. Et comme j’ai l’air différent, ils me croient capable d’être originaire de n’importe où, que ce soit d’Haïti, des États-Unis ou de Perse.

Il est vrai aussi, et cela me pèse sur la conscience, que même des personnes bienveillantes ont été victimes de mes manigances. Mais « victimes » est-il bien le mot juste ? N’ont-elles pas pris plaisir à passer du temps avec ce comte exotique ? N’étaient-ils pas suspendus à mes lèvres lorsque je racontais les histoires les plus passionnantes ? Et n’ont-ils pas eu le privilège de prendre part à mes aventures, par exemple en aidant un pauvre comte venu d’outre-mer à épouser sa jeune fiancée ? Cela ne leur a-t-il pas procuré un sentiment de satisfaction ?

Comme le monde est injuste, j’ai voulu prendre ce qui me revenait de droit. En Haïti, sous le règne de Soulouque, j’étais trop blanc et mon père refusait de me reconnaître. C’est pourquoi Soulouque, qui distribuait tant de titres de noblesse, ne m’en a en réalité pas accordé.

Ici, en Europe, j’ai la peau trop foncée. Beaucoup ont eu du mal à croire à mon titre, alors qu’il n’est même pas irréaliste. Aux yeux de beaucoup, un Haïtien ne peut pas être noble. Mais de quel droit veut-on me contester un titre de mon pays ? Haïti est sans doute exclu du droit international, selon lequel les États sont libres de déterminer eux-mêmes leurs lois et leurs systèmes politiques. Et bien que j’aie les meilleures manières et que je sois extrêmement intelligent, je reste aux yeux des Européens un sauvage vêtu d’habits raffinés. Les sauvages les fascinent. Ils les font venir comme forains et leur dictent comment se comporter. L’une serait une Amazone, l’autre un Nubien. Et moi aussi, je leur offre un spectacle, mais je le fais autrement : je me tiens face à eux d’égal à égal, je suis mon propre metteur en scène et je m’approprie moi-même les bénéfices de ma représentation. Et j’avoue que cela me plaît. Parfois, je me laisse tellement emporter par mon imagination que j’en viendrais presque à y croire moi-même.

Je demande pardon aux braves gens à qui j’ai fait du tort. Je peux jurer que mon affection était sincère ; seule l’apparence, mon apparence extérieure, était feinte. À toutes les autres personnes, qu’elles soient nobles ou non, qui ont côtoyé le comte de Nau ou quelqu’un d’autre, je les exhorte à me juger, car ce qui les blesse en moi n’est que le miroir que je leur tends, et elles devraient se rappeler qu’elles aussi seront jugées un jour.

Trois décennies d’un baron du mensonge haïtien

Nau serait né en Haïti, enfant illégitime d’une femme de ménage et d’un baron. Adolescent, il a connu le règne de l’empereur autoproclamé Soulouque. Au Luxembourg, comme dans le reste de l’Europe, on se moquait surtout du faste excessif et des nombreux titres nobiliaires que cet empereur distribuait. Et ce, bien qu’il fût un homme politique sérieux et que ces titres nobiliaires puissent être considérés comme un symbole important, car la nouvelle noblesse haïtienne était principalement composée d’anciens esclaves.1

Nau aurait quitté Haïti en 1857 pour se rendre en Amérique du Nord, puis en Europe. L’une des raisons était peut-être le régime en place, car l’empereur sévissait avec dureté contre les anciens dirigeants d’Haïti, notamment les mulâtres.2 Après son voyage outre-mer, il entama une carrière d’imposteur qui allait durer au moins trois décennies. Sous divers noms, Nau se faisait passer dans toute l’Europe pour un représentant politique, un ecclésiastique, un propriétaire terrien et bien d’autres choses encore. Il fréquentait la haute société et trouvait généralement un complice, souvent inconscient de la supercherie. Ce dernier jouissait d’une bonne réputation publique et lui fournissait les meilleures références. Nau pouvait alors mener une vie de luxe à crédit. Il se procurerait son argent plus tard et, à son départ, il laissait des dettes partout. Tel était le schéma de base de la fraude, mais Nau en avait d’autres en réserve : il vendait par exemple des émigrations organisées qui n’avaient jamais lieu ou épousait, sous d’autres noms, différentes filles issues de familles riches.

En 1860, il fut condamné pour la première fois à Paris pour escroquerie, un déboire qui ne cessa de se reproduire au cours des années suivantes. Il parvint toutefois à échapper à de nombreuses arrestations grâce à son éloquence. À partir de 1872, Nau se rendit à plusieurs reprises au Luxembourg. Il se fit d’abord passer pour un évêque persan et collecta des fonds pour la basilique Saint-Pierre. Il endossa probablement son rôle de comte haïtien dès la fin des années 1870, sans doute pour mettre en œuvre son stratagème habituel. Quoi qu’il en soit, il fréquentait d’éminents hommes d’État luxembourgeois et aurait même été invité à rejoindre la loge maçonnique. Là encore, il menait grand train : il résidait à l’élégant Hôtel de l’Europe, distribuait de l’argent et des cadeaux aux enfants et se serait comporté de manière généralement extravagante, ce qui semblait suspect aux Luxembourgeois. Lorsque son identité fut remise en cause, le consul haïtien à Lisbonne prit sa défense. Il fut néanmoins poursuivi pour avoir utilisé de faux noms et s’être attribué un titre de noblesse illégitime, ce qu’il contesta avec véhémence. Selon lui, son arrestation était arbitraire et contraire au droit international. Son titre de noblesse lui aurait été conféré par l’empereur Soulouque, et les lois des États concernés devraient être reconnues partout.³ Dans ses lettres adressées au gouvernement luxembourgeois, il implorait celui-ci de le prendre au sérieux en tant que citoyen haïtien et de reconnaître Haïti comme faisant partie de la communauté des États chrétiens.

Dès les années 1860, les journaux luxembourgeois faisaient état de ses escroqueries en Europe. Il était présenté comme l’un des imposteurs les plus dangereux et comme une menace pour l’ordre public. Mais ces articles ne parlaient pas seulement de lui, mais aussi de ses victimes. En 1872, par exemple, *L’Indépendance luxembourgeoise* se moquait du fait que celles-ci l’avaient cru lorsqu’il affirmait posséder des esclaves en Haïti. En effet, si l’esclavage fut aboli partout dans les Amériques entre les années 1860 et 1880, Haïti avait déjà ouvert la voie dès 1800 avec sa révolution des esclaves. Une révolution qui avait fait sensation dans le monde entier et joué un rôle majeur dans le débat sur l’abolition, ce qui a conduit l’auteur de l’article à estimer qu’il fallait « […] [il faut] être vraiment d’une stupidité et d’une ignorance hors du commun pour commettre de telles erreurs ! » Parallèlement, cet article, comme d’autres, ne cessait de décrire Nau avec admiration. Il n’était « pas un vulgaire escroc », mais « un homme d’action doté d’une souveraineté incomparable […]. » Il était extrêmement intelligent, cultivé et doté d’une éloquence inépuisable.4 En 1864, L’Union décrivait son élégance : « L’escroc, un bel homme, entre dans la salle d’audience comme dans un salon, avec des bottes cirées et des gants glacés […]. »5 En effet, les imposteurs s’adaptent parfaitement aux rôles qu’ils endossent grâce à des symboles de statut social et à leur prestance.6

Et Nau semblait jouer non seulement sur son statut de noble, mais aussi sur ses origines exotiques. Ce faisant, il fut confronté à maintes reprises au racisme. L’article de 1872 déjà mentionné décrivait les propos racistes tenus par le juge au cours du procès : Il qualifiait les paroles agitées de Nau de « cris haïtiens » et estimait que « les accusés de son genre devraient être amenés au tribunal dans une cage ».7 Dans un autre article, Nau, pourtant très cultivé, était présenté de manière très vague comme un homme des bois et opposé à l’homme de culture : « Bien que marqué par la civilisation, le caractère naturel du sauvage refaisait surface, et l’on aurait parfois pu croire qu’il avait des plumes sur la tête et portait un petit pagne jaune. »⁸ On peut certainement établir un lien entre les expériences de racisme vécues par Nau et sa carrière d’imposteur. Enfin, l’histoire de cet Haïtien se faisant passer pour un comte met en lumière, pour Luxembourg également, certains aspects du racisme du XIXe siècle et son lien avec les rapports de force internationaux et interpersonnels.

1 Haïti.