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Livres 7 min de lecture

Des « vampires énergétiques » et des pièges du World Wide Web

Avec *Die Sperber-Bussard-Frage*, Nora Wagener nous propose un recueil de nouvelles qui met en lumière avec humour les absurdités de l'ère des forums Internet, des réseaux sociaux et de l'IA.

Article paru dans Édition août 2025
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« Quel rêve de l’histoire de l’humanité aimerais-tu voir se réaliser ? », demande Proust 5 à un chatbot I dans la conversation Bot VIII. « Un monde sans faim ni injustice sociale », telle est la réponse, comme on pouvait s’y attendre, politiquement correcte du chatbot I. On a ici utilisé la version du questionnaire de Proust (« Questionnaire de Proust ») fournie par le chatbot.

Un véritable chatbot a été utilisé pour générer les réponses de ce chatbot fictif. Bien sûr, les similitudes avec ChatGPT sont évidentes. Les questions sont aussi absurdes que tirées de la vie quotidienne : « Que peut-on offrir à son harceleur pour le Secret Santa ? »

« Les conversations avec les bots » constituent, de manière significative, le dernier chapitre du recueil de nouvelles de Nora Wagener intitulé *Die Sperber-Bussard-Frage* ; à l’issue de ces errances, l’IA apporte une réponse à nos questions humaines. Les 13 nouvelles abordent des thèmes tels que la numérisation du monde du travail, les chatbots, les achats en ligne ou les discours de haine sur les forums Internet.

À travers différents genres – tantôt sous forme d’e-mails ou de lettres, tantôt dans des discussions en ligne, tantôt sous forme de récits à la première personne –, Nora Wagener aborde dans ses nouvelles les pièges du nouveau monde numérique (du travail) et en dénonce avec humour les absurdités.

La nouvelle qui donne son titre au recueil, « La question Sperber-Bussard », rédigée sous forme de discussion en ligne, reflète la folie du quotidien. À l’instar de ce qui se passe sur divers réseaux sociaux, les commentaires des internautes en disent plus long sur eux-mêmes qu’ils ne contribuent à clarifier les faits ou la question supposée, et ils s’égarent parfois complètement dans leurs divagations. Wagener rend compte de manière authentique de ces forums, jusqu’à ce qu’ils dégénèrent en insultes grossières : « Werwolf14 : Donner l’exemple, c’est du passé !! Si ce sont là nos modèles… une BANDE de retraités moralisateurs et égoïstes !!! Il faudrait leur donner une bonne leçon à tous, leur faire comprendre qui est le BOSS ici ! »

Comme dans les œuvres précédentes de Nora Wageners, ses personnages principaux sont des personnages excentriques et farfelus, à l’image de Bernd, un homme obsédé par les brosses, dans sa nouvelle « Le monde des brosses ». Pour cet homme qui aime l’ordre, rien n’est plus satisfaisant que de parcourir Internet à la recherche de brosses pour nettoyer son intérieur.

Dans « L’étude Rosalie », il s’agit d’une travailleuse du sexe spécialisée dans les clients aux désirs insolites et aux fétiches particuliers ; la narratrice pousse ici les fantasmes de ses clients à l’extrême et jusqu’à l’absurde. Dans « Der Trip », la narratrice à la première personne décrit un voyage mystérieux dont la lectrice elle-même ignore tout et qui est présenté sur les réseaux sociaux comme des « vacances à Bali » : un mélange entre *La Montagne magique* de Thomas Mann et l’univers cinématographique surréaliste de *The Lobster* de Lanthimos. Grâce à un code QR posé sur la table de chevet, la protagoniste accède à son programme hebdomadaire personnalisé. Les « sessions de réalité augmentée » constituent la « nourriture de ses rêves » – un supplément réservé. On ne peut s’empêcher de se poser les questions suivantes : jusqu’à quel point la mise en scène de soi peut-elle dégénérer et jusqu’où l’aveuglement de soi peut-il aller ? Finit-il par se confondre avec la réalité ?

Comme dans son recueil *Larven*, récompensé par le prix Servais en 2017, Wagener touche une corde sensible avec ses nouvelles. Même si, par moments, elle en fait un peu trop avec les métaphores (« L’air sent le pull en laine humide, des vers de terre morts et de la boue de feuilles jonchent les chemins, et la mer ressemble à un cortège funèbre qui défile lentement devant la ville »), on perçoit néanmoins dans ses récits une maturité avisée, qui tient sans doute aussi à un regard porté de l’extérieur. Les récits de Wagener captivent par leur ironie subtile et font rire.

Ses protagonistes sont des personnages qui s’appellent Gunnar, Ferdinand ou Hagen – des personnages excentriques sur lesquels l’auteure elle-même revient, sur un plan métafictionnel, dans *Das Dingsa* : « Les Hagen de ce monde sont menacés d’extinction, il y a sans aucun doute du vrai là-dedans. De nos jours, on n’appelle plus les hommes Ferdinand, ni Gunnar. »

Dans *Das Dingsda*, Ferdinand et Gunnar, deux amis, cherchent désespérément des pseudonymes originaux pour se forger une identité aussi cool que possible sur le Web, sur Reddit (« quelque chose comme Jay-Jay Love »). Gunnar y écrit un roman policier – une prise de position contre la crise énergétique et la hausse des prix du gaz due à la guerre de Poutine – dont il espère qu’il connaîtra le succès, mais qui le fait peu à peu perdre la tête : « Pas étonnant que tant d’auteurs perdent la raison. À partir d’un certain moment, il devient difficile de distinguer où commence son propre bras et où l’autre bras commence à devenir un personnage. »

C’est sans doute son récit *Les vampires énergétiques* qui reflète le mieux le monde du travail moderne. Ce guide rédigé sous la forme d’une lettre adressée à son successeur, et rédigé par une employée, est à recommander à tout fonctionnaire… Michelle y met notamment en garde son successeur contre certains collègues dont il doit se méfier. Ces personnages caricaturaux sont des stéréotypes que l’on retrouve, en tant que tels, dans n’importe quelle administration. Comme Mme Schaumburg, « la championne incontestée de l’indifférence ». « N’abuse jamais de sa bonté. Elle t’en voudra longtemps », prévient-elle. Elle qualifie Mme Schmitt, « le piège numéro un », de vampire énergétique de premier ordre. On reconnaît les vampires énergétiques au fait qu’« ils te sautent au cou, s’accrochent à toi et, lorsqu’ils te lâchent enfin, tu es de mauvaise humeur et à bout de forces ». Pour 20 minutes passées avec Mme Schmitt, il faut prévoir environ quatre heures de « phase de récupération ».

Mais « Les vampires énergétiques » contient également de précieux conseils pour économiser son énergie lorsqu’il s’agit de répondre aux demandes orales et de gérer le flot quotidien d’e-mails : « Un échange d’e-mails réussi est tout un art », peut-on y lire. C’est pourquoi il doit être aussi bref et précis que possible, car « les malentendus entraînent encore plus de correspondance, et plus de correspondance entraîne encore plus de malentendus ».

Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, « La question Sperber-Bussard », face à la folie du ou des mondes numériques parallèles sur Internet, il est globalement question de savoir « si, en tant que société, nous valons encore quelque chose ». Dans *Das Kein-Sorgenkind*, la narratrice à la première personne tente d’amener son frère à se détacher de son travail, du monde et de lui-même – à une époque post-apocalyptique où Internet était devenu une « machine de manipulation incontrôlable et insensée » et où même ceux qui poursuivaient certains objectifs en diffusant des informations de manière ciblée avaient complètement perdu le contrôle de ce qui s’en passait sur le réseau…

Les nouvelles de Wagener sortent des sentiers battus. À la fois créatives, inquiétantes et fantastiques, elles illustrent le monde du travail moderne et montrent comment celui-ci nous transforme en zombies. Elle révèle sans ambages comment Internet est devenu un espace public où chacun dévoile ses émotions et les crie au monde entier sans filtre : « Dans l’anonymat du Web, le proverbe « L’habit ne fait pas le moine » est en effet à jeter à la poubelle. À part son nom d’utilisateur, on s’y retrouve presque nu comme un ver. »

Sans tomber dans le moralisme, toutes ces histoires posent de manière sous-jacente la question que George Orwell avait soulevée à son époque dans sa dystopie *1984* – en dépeignant le scénario d’une société qui se laisse priver de son autonomie et se dirige tout droit vers la surveillance totale : Sommes-nous – comme le laisse entendre Wagener dans ses récits – devenus des êtres transparents ?

Nora Wagener, La question Sperber-Bussard. Nouvelles. 192 pages. Éditions Guy Binsfeld. Prix : 23 euros