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Livres 6 min de lecture

Des arbres généalogiques et des queues

Prix du livre allemand

Article paru dans Édition novembre 2022
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Le « Blutbuch » fait actuellement sensation en Allemagne ; Kim de l’Horizon est la première personne non binaire à avoir remporté le Prix du livre allemand. Et il/elle a lui-même/elle-même donné une dimension politique à cette remise de prix, la qualifiant de « geste contre la haine et pour l’amour ». Et bien sûr, les détracteurs reprochent désormais au jury d’abuser du Prix du livre pour servir un agenda politique identitaire. Ils ne pourraient pas se tromper davantage : Kim de l’Horizon a en effet écrit un roman fantastique.

Lorsque Kim de l’’Horizon a appris, le 17 octobre, qu’il/elle avait remporté le Prix du livre allemand, il/elle est monté(e) sur scène, s’est fait photographier avec le certificat, a pleuré en dialecte suisse, a chanté en anglais et s’est rasé les cheveux devant les caméras, en signe de solidarité avec les femmes en Iran. Cette intervention, bien qu’improvisée, constituait en quelque sorte le prolongement scénique de son premier roman désormais primé : *Blutbuch*. Car l’ensemble du roman est une quête tortueuse du langage qui avait conduit Kim de l’Horizon sur la scène du Römer à Francfort.

Mais autant le livre cherche sa propre langue, autant l’auteur joue avec ses différents registres. Dans les passages consacrés à l’enfance et aux rencontres avec la famille, l’allemand standard comporte des emprunts au dialecte bernois – on remarque notamment les termes « Meer » et « Großmeer » pour désigner respectivement « mère » et « grand-mère », un vestige de la période d’occupation napoléonienne de la Suisse, lorsque le français était considéré comme une langue distinguée. Dans d’autres passages, les incursions d’anglais apparaissent comme des éléments perturbateurs sur le plan littéraire, tandis qu’à d’autres moments, le livre affiche sa propre littérarité comme un ostensoir. Un exemple ? « Nous buvions et nous nous taisions. Nous avons bu assez longtemps pour traverser le silence. » Pour ensuite retomber, dans le discours direct, dans une vulgarité radicale : « Je t’aime bien, mais ton cul n’est pas si serré. T’es trop foutue. »

Quiconque s’attend, en lisant *Blutbuch*, à trouver une explication, voire un fil conducteur, qui l’aiderait à mieux (ou enfin ?) comprendre le concept d’identité de genre non binaire, sera rapidement déçu. Le texte aborde l’identité dans sa globalité. Le genre y joue un rôle, mais pas nécessairement le rôle essentiel. La sexualité queer de l’auteur entre également en jeu, négociée au sein d’un milieu homosexuel qui, dans le récit, apparaît tout aussi toxique que la morale sexuelle d’une petite bourgeoisie empreinte de honte. Dans la tradition des romans à clés allemands, Kim de l’Horizon entame toutefois la quête de son moi en devenir par ses origines, c’est-à-dire par la famille. À la manière de Thomas Mann, mais au sein de la classe ouvrière suisse, plutôt que dans la grande bourgeoisie de Lübeck.

Complétude formelle

Contrairement aux Buddenbrooks de Mann, *Blutbuch* est une autofiction. Ce n’est pas une nouveauté ; les lecteurs de Knausgård ou d’Annie Ernaux, lauréate du prix Nobel de littérature de cette année, le savent bien. Cela signifie que le personnage narrateur est Kim de l’Horizon, ou plutôt une version romancée de lui-même/d’elle-même. Cela crée une ambiguïté : où exactement le/la narrateur/narratrice nous trompe-t-il/elle ? À quel moment le fait-il sciemment, et à quel moment de l’Horizon perd-il le contrôle de sa propre histoire ? Il joue de manière tout à fait magistrale avec cette incertitude du lecteur lorsqu’il affirme, au fil du livre, avoir inventé ou réécrit des passages précédents, pourtant tout à fait réalistes – tout en donnant, par son silence, un air de véracité à des parties du livre qui ont manifestement été romancées. Cette fictionalisation est également une caractéristique de tous les récits que les membres de la famille intègrent eux-mêmes dans l’histoire – le souvenir et l’oubli de la grand-mère atteinte de démence tout autant que la généalogie enrichie de touches poétiques de la mère, qui pourrait provenir tout droit d’un roman historique à l’eau de rose.

Puis, dans le dernier chapitre, Kim de l’Horizon se réfugie entièrement dans l’anglais et écrit dans cette langue des lettres à sa grand-mère. Ces lettres sont à la fois sincères et étranges ; la langue devient un outil. Pour le plus grand plaisir du lecteur et au grand dam du critique, l’auteur utilise également cet outil pour repenser l’ensemble de son processus d’écriture, énumérer les influences, d’Ernaux à Ursula K. Le Guin, et à se prémunir contre la critique en s’échappant vers ce méta-niveau, en l’anticipant. Il n’y a pratiquement aucune pensée critique que le livre ne formule à son propre sujet.

Ursula K. Le Guin est importante parce que sa « théorie du sac à main » de la narration offre une clé pour comprendre la structure du *Livre de sang* : l’ordre des chapitres est arbitraire, il n’y a ni héros, ni début, ni fin. On peut sortir un chapitre du sac, entre les couvertures du livre, et le lire ; on peut en sauter un, et bien qu’ils soient tous liés les uns aux autres, ils ne dépendent pas les uns des autres. La vie de Kim de l’Horizon est un recueil d’anecdotes, de souvenirs chers et de traumatismes refoulés qui, à la manière d’un puzzle, forment un tout. Et c’est cette question que le « livre de sang » tente d’universaliser : quel pouvoir réside dans le récit de sa propre vie – et qui a le droit de raconter cette histoire, et comment ?

Peur et violence

Kim de l’Horizon raconte son histoire comme une histoire d’incertitude, comme une histoire de peur qui continue d’accompagner l’auteur·e. La peur du jugement de la famille, mais aussi de son destin. La peur du rôle féminin, auquel la mère tente déjà d’échapper, pour finir par renoncer à son émancipation au profit de son enfant. Parallèlement, l’émancipation de la grand-mère échoue elle aussi face à l’ombre que l’histoire familiale jette sur toute sa vie.

Le « Blutbuch » (hêtre rouge) tire son nom de l’arbre qui se trouve dans le jardin de la maison familiale, un hêtre rouge qu’un ancêtre avait planté en mémoire de la sœur décédée de la grand-mère. Mais ce titre exprime également la violence inhérente aux relations humaines, celle qui se transmet de père en fils, de mère en fille et d’un partenaire à l’autre. Les scènes de sexe explicites du livre se lisent parfois comme des carnages grotesques, une mécanisation de l’acte sexuel, où la violence l’emporte sur l’affection.

Et pourtant, ces pages recèlent également de nombreux moments de grande tendresse et d’affection qui se reflètent, de manière presque un peu clichée, dans les amitiés de Kim de l’Horizon. Ce sont ces affinités qui, vers la fin, ouvrent la voie à la guérison des traumatismes passés et fournissent les mots nécessaires pour raconter le « livre de sang ». Si Kim de l’Horizon avait pu faire monter un(e) ami(e) sur scène à Francfort, il/elle l’aurait certainement fait. Mais c’est peut-être là le sujet du prochain roman, « À la recherche de la sensibilité », que l’auteur annonce dans une note de bas de page. Ou s’agissait-il peut-être seulement d’une fiction ?