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Livres 5 min de lecture

Démocratie

Luxemburgensia

Article paru dans Édition décembre 2021
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Le Grand-Duché de Luxembourg est une démocratie. Si, du moins du point de vue des habitants de ce pays, cette combinaison rhétorique contre-intuitive entre pouvoir populaire et aristocratie ne nous laisse pas perplexes, c’est en raison de l’histoire récente de notre pays. Jusqu’en 2008, certains dirigeants politiques exerçaient leurs fonctions à la fois par voie électorale et de droit de naissance ; une solution de compromis qui permettait de concilier deux mondes – avoir le beurre et l’argent du beurre. Depuis lors, le rôle politique du Grand-Duc est purement représentatif et protocolaire, mais c’est surtout la période antérieure qui nous intéresse ici : En effet, selon André Linden, le fait que la réalité politique luxembourgeoise réunisse encore aujourd’hui ces deux pôles, du moins sur le plan protocolaire, et qu’ils s’harmonisent également dans la perception que les habitants du pays ont d’eux-mêmes, trouve son origine dans la Seconde Guerre mondiale.

Dans son ouvrage intitulé « Le gouvernement en exil de Luxembourg et la découverte du concept de démocratie », André Linden examine, à partir de documents écrits datant de la Seconde Guerre mondiale (lettres, discours et allocutions de la grande-duchesse Charlotte, brouillons, articles, etc.), ainsi que d’ouvrages et d’études historiques, les discours du gouvernement en exil et l’utilisation croissante du concept de « démocratie ».

La grande-duchesse Charlotte, le chef du gouvernement Pierre Dupong, le ministre des Transports et de la Justice Victor Bodson, ainsi que les ministres Joseph Bech et Pierre Krier s’étaient réfugiés en France en mai 1940, après l’invasion du Luxembourg par les troupes allemandes, et avaient ensuite choisi Londres comme siège officiel du gouvernement en exil. De 1940 à 1942, le gouvernement en exil a orienté le débat sur le sort de la nation, tombée sous la domination allemande et ayant perdu son indépendance. En s’appuyant sur la Charte de l’Atlantique de Franklin D. Roosevelt et Winston S. Churchill (1941), le mot-clé « démocratie » s’est rapidement imposé comme incarnant l’unité et la cohésion des Luxembourgeoises et des Luxembourgeois, tout en mettant en avant les acquis sociopolitiques de l’entre-deux-guerres : Ces principes démocratiques devinrent par la suite le fondement de la revendication d’indépendance et de libération face aux envahisseurs allemands. Et au cœur de cette « petite » ou « très petite » nation, comme le soulignaient sans cesse les ministres en exil, la grande-duchesse Charlotte fut paradoxalement présentée comme une dirigeante « démocratique », sa personne et son rôle au Luxembourg étant idéalisés : Elle devint le symbole, la figure emblématique du récit « démocratique » du Luxembourg (p. 154).

Dans son ouvrage, Linden brosse un vaste panorama de la société de l’époque et de la signification du concept de « démocratie » dans les réactions face à la conduite de la guerre par l’Allemagne, d’une part à l’étranger, d’autre part dans les discours de la population elle-même (par exemple à travers des lettres) ou dans les déclarations publiques du gouvernement en exil. À cette fin, l’auteur examine, de manière chronologique et à travers des analyses minutieuses des textes, des témoignages historiques importants qui mettent en lumière les discours et l’importance croissante des valeurs démocratiques dans l’histoire luxembourgeoise. André Linden est historien, philosophe et germaniste ; il a rédigé divers articles sur la représentation de l’identité nationale au Grand-Duché ainsi qu’une étude sur les allocutions de la Grande-Duchesse Charlotte à la BBC (2002). Le présent ouvrage est issu de son mémoire de master en histoire contemporaine européenne à l’Université du Luxembourg.

Comme il s’agit d’un ouvrage historique, le traitement des sources est très détaillé et retrace systématiquement quels documents ou versions de discours existent, ainsi que ceux auxquels il est fait référence et sous quels aspects. Fruit d’une recherche minutieuse et approfondie, cet ouvrage historique retrace de manière détaillée les occurrences et les utilisations du terme « démocratie » pendant la période d’exil du gouvernement luxembourgeois, en s’appuyant notamment sur les ouvrages fondateurs de Haag/Krier ainsi que celles de Heisbourg sur cette période, sans oublier les discours de la grande-duchesse Charlotte, qui sont consultés avec un œil avisé – tout en mettant en évidence les contradictions ou les imprécisions. Les références à l’ambassadeur luxembourgeois en poste à Washington, Hugues le Gallais, ne manquent pas non plus ; à ce sujet, on ne manquera pas de recommander la biographie passionnante, riche en informations et en même temps très accessible, écrite par Paul Schmit (Éditions Saint-Paul, 2019).

Le gouvernement luxembourgeois en exil de Linden et la découverte du concept de démocratie illustrent ses recherches approfondies sur l’histoire d’un concept et les implications politiques de sa mise en œuvre – tant pour la forme de l’État que pour la perception qu’une société a d’elle-même, ainsi que pour le rôle de la famille grand-ducale –, mais l’ouvrage aurait pu être quelque peu allégé pour un public non spécialisé. En revanche, les passionnés d’histoire trouveront leur bonheur dans le traitement détaillé des sources et, captivés par le sujet, voudront sans doute reprendre le fil d’une source ou d’une autre et l’explorer plus avant – la reliure collée résiste bien, malgré tous les feuillets frénétiques.

André Linden : Le gouvernement luxembourgeois en exil et la découverte du concept de démocratie. Capybarabooks, Mersch & Éditions forum (2021). 208 pages. 20,00 euros