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De l’inutilité de la littérature

Le 21 avril, Michael Köhlmeier donnera une lecture à Hüncheringen. Voici tout d'abord une présentation de son œuvre

Article paru dans Édition avril 2026
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Il n’avait tout simplement pas d’autre choix que d’écrire. Ses parents lui avaient déjà insufflé le désir de devenir poète, la littérature étant omniprésente chez eux : « Mes parents ont tellement idéalisé le métier de poète… je n’ai jamais eu d’autre aspiration professionnelle », explique Michael Köhlmeier. Ce besoin d’écrire se reflète également dans l’ampleur même de son œuvre : né en 1949 dans le Vorarlberg autrichien, l’écrivain a publié plus d’une centaine d’ouvrages au cours des cinquante dernières années. De nouveaux titres viennent s’y ajouter chaque année. Son œuvre, maintes fois récompensée, comprend des romans, des essais, des pièces de théâtre et des chroniques, pour n’en citer que quelques-uns. Il partage cet amour de l’écriture avec son épouse, Monika Helfer. Elle est elle aussi une écrivaine de renom ; le couple publie régulièrement des ouvrages en commun, dont la dernière pièce en date, Praterstern.

Pour Köhlmeier, la notion de poète ne se limite en aucun cas à l’écriture : c’est un conteur au sens propre du terme. Sa carrière ne commence pas sur le papier, mais à la radio. C’est en tant que lecteur qu’il se fait connaître pour la première fois auprès d’un large public : dans les années 1990, ses réinterprétations libres des légendes classiques de l’Antiquité sont diffusées par la radio autrichienne. Aujourd’hui encore, en Autriche, le nom de Köhlmeier est indissociable de ses récits de contes et de légendes. Köhlmeier est un conteur dans l’âme, de ceux qui cherchent à envoûter non seulement leur public, mais aussi eux-mêmes. Il ne se contente pas de raconter des histoires, il les développe : tout en parlant, il réfléchit au déroulement des événements, propose des interprétations, leur donne vie avec ses propres mots. Köhlmeier est resté fidèle toute sa vie à cette forme de narration libre. Son recueil de contes *Dekamerone*, inspiré du grand cycle narratif de Boccace, rassemble une centaine de contes du monde entier, répartis en dix cycles thématiques. Köhlmeier transpose ces contes dans une forme moderne, leur ouvre de nouvelles dimensions sans pour autant perdre la magie de l’original. Mais c’est aussi la musique qui le lie à la radio : au début des années 1970, il enchaîne les grands succès de l’Austropop au sein du duo Ray et Mick.

Köhlmeier, mathématicien de formation, résume sa fascination pour les contes de fées par une comparaison pertinente : « Ce sont les nombres premiers de la littérature. Ils résistent à toute explication et, en même temps, admettent toutes les explications. » L’amour pour ce genre lui a pour ainsi dire été transmis dès le berceau : dans son essai autobiographique *Von den Märchen* (Des contes de fées), il raconte comment sa grand-mère lui racontait des contes à la table de la cuisine. C’est là que se révélait à lui un monde étrange et cruel, ancré dans les routines du quotidien. Tandis que sa grand-mère tricotait ou faisait du crochet, le jeune Köhlmeier tentait de donner un sens à ces histoires si singulières, qui ne devaient plus jamais le lâcher.

Quiconque s’intéresse à la conception que Köhlmeier se fait du conte en arrive rapidement à l’essence même de son œuvre. Il élabore une poétologie de la réalité dans laquelle la fiction est depuis toujours inscrite. Pour Köhlmeier, les récits sont la réalité au conditionnel ; ils laissent toujours entrevoir une autre possibilité. Dans le roman *Deux hommes sur la plage*, il fait dialoguer Charlie Chaplin et Winston Churchill, deux grandes figures du XXe siècle, sur leur dépression, leur humour et leur lutte contre Hitler. Ce qui apparaît d’abord comme une analyse bien documentée se révèle être un élargissement raffiné de l’espace des possibilités historiques. Ce roman, qui a figuré sur la liste des finalistes du Prix du livre allemand 2014, sait habilement captiver ses lecteurs et jouer avec leur curiosité quant aux « véritables » événements. Dans *Le Bateau des philosophes*, la célèbre architecte russe Anouk Perleman-Jacob, expulsée du pays en 1922 avec 200 autres représentants de l’élite russe, charge un écrivain de raconter l’histoire de sa vie. Le hic ? C’est un escroc notoire : « Je me suis renseigné sur vous. Je sais que vous inventez des choses puis prétendez qu’elles sont vraies. Tout le monde le sait, m’a-t-on dit, mais vous parvenez sans cesse à tromper vos lecteurs et vos auditeurs. C’est pourquoi on ne vous croit souvent pas lorsque vous écrivez la vérité, et on vous croit lorsque vous trichez. » Une référence laconique à lui-même ? Peu importe, finalement : Köhlmeier raconte avec tant de finesse et de sensibilité que le lecteur se laisse volontiers berner.

Le brouillage des frontières entre faits historiques et fiction est également qualifié, en études littéraires, de « métafiction historiographique ». Mais l’œuvre de Köhlmeier échappe à la frénésie de catégorisation des études littéraires. Ce n’est pas parce qu’une chose relève de la fiction qu’elle en est moins vraie : « La littérature élargit le répertoire des précédents. Lorsque nous apprenons que ce que nous faisons et subissons, d’autres l’ont déjà fait ou subi, même si certains de ces autres sont des personnages de fiction, nous pouvons alors mieux nous repérer. »Pour Köhlmeier, la superposition de la réalité et de la fiction ne s’arrête pas au roman. Dans ses essais, il élève le conditionnel au rang d’une sorte de philosophie de vie : « Don Quichotte, aveuglé par ses illusions, n’est-il pas plus heureux que Sancho Panza, pragmatique et réaliste ? », demande-t-il dans son nouvel ouvrage, avant d’en tirer aussitôt la conclusion : « Qui que soit celui qui m’écoute – fais en sorte que je meure en riant ! » L’œuvre de Köhlmeier peut se lire comme un plaidoyer en faveur d’une vision du monde qui ne se laisse pas enfermer dans les limites d’une prétendue réalité : les choses pourraient toujours être différentes, et le fait qu’elles le soient ou non dépend avant tout de notre propre perception des choses.

Ailleurs, il explore l’idée selon laquelle la conception du péché originel par Augustin reposerait sur une erreur de traduction. Le fondement de la pensée chrétienne serait-il le résultat contingent d’une traduction erronée du grec vers le latin ? Nous ne le savons pas. À la lecture de l’œuvre de Köhlmeier, on en retire la conviction que tout aurait pu se passer très différemment.

Pour autant, il ne souhaite pas que la littérature soit considérée comme un « guide de vie » ; toute forme d’appropriation lui est insupportable. Köhlmeier juge absurde cette question fétiche de tous les professeurs : « Que veut donc nous dire l’écrivain ? ». La littérature ne nous doit ni vérité ni explications morales ; elle est avant tout l’expression de notre besoin de beauté. Il raconte qu’il possède un t-shirt de Bodo Hell portant l’inscription « Être beau suffit ». La transposition sur tissu de « l’art pour l’art », pour ainsi dire. De là découle également son rejet de la littérature engagée, non pas parce que la littérature ne saurait être engagée, mais parce qu’il est absurde de l’exiger d’elle : « Quand je remarque que quelqu’un veut me refiler une idéologie par le détour d’un roman, je cesse de lire, même si je suis d’accord avec son idéologie. » Une exagération ironique de sa position esthétique axée sur l’autonomie, qui n’exclut pourtant en aucun cas l’engagement politique. Köhlmeier prononce des discours et rédige des essais politiques, il s’engage pour que l’on n’oublie pas les atrocités de la période nazie. Seulement, il ne le fait pas en tant qu’écrivain, mais en tant que citoyen, un devoir dont il estime que personne ne peut se soustraire.

Le nouvel ouvrage de Köhlmeier, *Das Gute*, dont il fera la lecture mardi au KulTourhaus, traite lui aussi des espaces de possibilités et de la résistance. À travers 53 courts essais, il entremêle histoire familiale et histoire mondiale, réfléchit aux grands mythes de l’humanité et rend hommage à des héros oubliés. D’Oskar Huth, qui, à l’époque du nazisme, a falsifié des tickets de beurre et a ainsi sauvé la vie de nombreuses personnes. De l’écrivain hongrois Sándor Márai, qui n’a plus écrit une seule ligne depuis l’occupation de la Hongrie jusqu’à la fin de la guerre. « Le bien existe-t-il dans un monde où règne le mal absolu ? », telle est la question sous-jacente qui se dégage de l’ouvrage. Köhlmeier y apporte une réponse aussi claire qu’inconditionnelle : « Le beau et le bien demeurent. Parce que l’un est beau, l’autre est bon. » À la fin de l’entretien, je voudrais savoir si un tel optimisme comporte en soi un acte de résistance face à la situation mondiale actuelle : « La beauté est inutile. Je ne peux pas mettre plus de grain de sable dans les rouages que si j’étais moi-même inutile. Je ne peux imaginer d’opposition plus radicale au capitalisme. »