Le 1er juillet 2013, Esch-sur-Alzette a marqué le début de l’invasion des bibliothèques de rue (« Den Escher Bicherschaf ») au Grand-Duché. Dix ans plus tard, deux programmes électoraux en vue des élections communales de 2023 font la promotion des bibliothèques de rue : ceux du DP et de l’ADR. À en juger par la couverture médiatique depuis 2013, on pourrait désormais parler d’une institution. Les bibliothèques de rue sont des boîtes de collecte de livres d’occasion populaires, empreintes d’un romantisme social. Au printemps 2017, d’Land a mis en garde pour la première et unique fois à ce jour contre les risques juridiques que présentent des bibliothèques de rue insuffisamment contrôlées : Si un anonyme diffuse des livres pornographiques, racistes ou révisionnistes via ces « armoires à poison » potentielles dans l’espace public, le Code pénal (articles 383 et 457) ne plaisante pas (d’Land, 28 avril 2017)
Peut-être vaut-il tout de même la peine de se tourner vers des bibliothèques publiques (BP) mieux dotées sur le plan qualitatif. Cependant, si un petit État comme le Luxembourg compte en 2023 deux à trois fois moins de bibliothèques publiques que la Belgique de l’Est, le terme « pays en développement », utilisé le 22 avril 2010 au Parlement par Mil Majerus, n’a rien perdu de son actualité. Or, dans la Communauté germanophone, 37 bibliothèques sont réparties sur seulement un tiers de la superficie du Grand-Duché. Encourager les subventions publiques et les acteurs communaux à créer des bibliothèques communales, tel était l’objectif, en juillet 2007, d’une proposition de loi (n° 5743) visant à créer un centre de conseil en matière de bibliothèques. Mais l’initiative de Marco Schank était sans doute trop progressiste. À la surprise générale, le ministère de la Culture du CSV avait prévu « autre chose ». Cela aboutit finalement à la loi du 24 juin 2010 relative aux bibliothèques publiques. L’association des bibliothécaires d’Albad, en particulier, avait prédit un échec manifeste. Et c’est bien ce qui s’est produit. À peine trois ans plus tard, à l’issue de la phase de transition prévue à l’article 23 de la loi, toute personne dotée de bon sens au sein du ministère a compris que quelque chose avait mal tourné. Depuis 2010, le nombre de bibliothèques publiques dans le pays a même diminué.
C’est pourquoi le programme gouvernemental 2018-2023 prévoyait pour la première fois une révision de la « loi sur les bibliothèques la plus autoritaire de l’Union européenne » (Jukka Relander, président d’Eblida, à Luxembourg le 5 novembre 2015). D’une manière ou d’une autre, le ministère de la Culture a presque totalement négligé cet élément du programme depuis 2018. Puis, comme par miracle, une autorité éditoriale supérieure a soudainement fait apparaître, en octobre 2020, dans le Plan de développement culturel (KEP), une toute dernière mesure supplémentaire n° 64 : « Réformer la loi du 24 juin 2010 relative aux bibliothèques publiques ». Il a toutefois fallu attendre encore deux ans avant qu’une « Consultation publique sur la loi relative aux bibliothèques publiques » ait lieu, du 24 mai au 30 septembre 2022.
L’analyse de ce processus de consultation publique aurait pu, comme à l’accoutumée, s’éterniser jusqu’aux élections à la Chambre du 8 octobre 2023. Cependant, le député du DP Gusty Graas, président de l’Union des bibliothèques publiques (ULBP), a relancé le débat en déposant une question parlementaire élargie (n° 162). C’est ainsi que, pour la première fois de l’histoire, l’efficacité, voire l’existence même des bibliothèques itinérantes publiques, a été remise en question au Parlement le 22 novembre 2022. Une première ! En effet, le démantèlement systématique des bibliobus a commencé en France en 1978, précisément l’année où le « Bicherbus » a été mis en place au Luxembourg. La ministre de la Culture a évoqué des « réflexions ». Un bibliobus gouvernemental, dont les livres seraient sélectionnés et mis à disposition par le personnel gouvernemental et qui opérerait sur un territoire non étatique, à savoir communal, pourrait-il poser un problème ? Oui, bien sûr ! En tout cas, en démocratie, en règle générale.
Au cours de cette même séance parlementaire, la ministre de la Culture, tardivement et sous la contrainte, a annoncé un arsenal propagandiste comprenant cinq mesures d’un seul coup : 1) une analyse interne du Conseil supérieur des bibliothèques (CSB) ; 2) un « état des lieux précis et complet » ; 3) un atelier ; 4) un avant-projet de loi et 5) des assises spéciales réservées aux bibliothèques. Il s’en est effectivement suivi un rapport d’expertise du CSB, remis au ministère de la Culture le 28 mars 2023. Ce rapport d’expertise erroné, ainsi que l’ensemble des réponses fournies par les associations et les particuliers (!) au cours de la procédure de consultation, ne sont toujours pas accessibles au public à ce jour. Lors de l’atelier du 25 avril 2023, une porte-parole adjointe du CSB s’est limitée, par mesure de prudence, à répondre aux questions ouvertes posées par certains acteurs participants. Une synthèse intellectuelle honnête était jugée indésirable.
Si l’« état des lieux précis et complet » annoncé a bel et bien été présenté lors de l’atelier du 25 avril par deux statisticiennes du ministère de la Culture, cette mission a été loin d’atteindre son objectif. Le fait de limiter le paysage des bibliothèques publiques aux seules entités « agréées » par le ministère en vertu d’une loi sur les bibliothèques déconnectée de la réalité a même poussé le directeur de la Bibliothèque nationale, Claude Conter, à publier ultérieurement un rectificatif. La consultation du guide des bibliothèques luxembourgeoises 2020 (6e édition) aurait été utile.
Le titre officiel de l’atelier était « Soutien public aux bibliothèques ». Or, parmi les cinq types de bibliothèques évoqués lors du débat, les représentants des bibliothèques universitaires et scolaires (primaire et secondaire) faisaient défaut. Celles-ci représentent au total environ 200 bibliothèques. Malgré tout, l’idée d’une loi globale sur les bibliothèques, d’une « Loi générale des bibliothèques », flottait dans l’air. Comme à l’époque des régimes totalitaires, lorsque toutes les bibliothèques autorisées à exister par le régime appartenaient « pour des raisons pratiques » à un seul organisme, à savoir l’État. Comme ce fut le cas dans l’histoire des bibliothèques de notre pays entre 1940 et 1944. Certaines de ces lois, aujourd’hui pratiquement dénuées de substance, continuent d’exister principalement dans les pays de l’ancien bloc de l’Est.
L’économie planifiée fait partie intégrante de la pensée extrémiste. L’auteure de la loi sur les bibliothèques de 2010, malheureusement laissée seule à agir par ses collaborateurs à partir de 2007 et dépourvue de qualifications techniques, appartenait à un courant communiste, comme elle l’a elle-même admis le 17 novembre 2019 sur Radio 100,7. Cela explique le rôle omnipotent de l’État, notamment la possibilité pour celui-ci (c’est-à-dire le gouvernement en place) de décider, en vertu de la loi sur les bibliothèques (art. 5), de la composition des fonds des bibliothèques non étatiques mais subventionnées par l’État. Le journal d’Land en avait fait état le 2 avril 2013. Pour parler imagement : de 2010 à 2013, le gouvernement pouvait, en vertu de la loi sur les bibliothèques, imposer l’acquisition d’ouvrages « noir-rouge » dans les bibliothèques publiques autrichiennes ; depuis 2013 et jusqu’à aujourd’hui, il peut s’agir d’ouvrages « bleu-rouge-vert ».
Dans les démocraties, l’aménagement du territoire peut, d’une certaine manière, s’inscrire dans le cadre d’une économie planifiée. Cette possibilité a également été évoquée lors de l’atelier : les « bibliothèques régionales » ne suffiraient-elles pas dans les 13 CDA, « centres de développement et d’attraction d’importance régionale » (selon le Programme directeur de 2023 relatif à l’aménagement du territoire) ? Dans le même temps, cela allait toutefois à l’encontre de la règle moderne d’une distance maximale de 15 minutes, évoquée au cours du débat. Ou, pour poser la question autrement : Vianden (qui ne devrait plus être un CDA) ou Eschdorf ont-ils encore le droit de disposer d’une bibliothèque ? Notons que la seule « bibliothèque régionale » existant dans notre pays se trouve à Dudelange, dont le rayonnement régional gigantesque s’arrête curieusement dès les limites de la ville. Un coup d’œil au dictionnaire révèle que le Luxembourgeois, qui se prend pour un grand État (notamment grâce à RTL), traduit bienveillamment « Géigend/Gegend » par le terme français « région ». Or, il veut en réalité dire « au coin de la rue ». Par hasard, la bibliothèque municipale de Dudelange se trouve « au coin ». Ainsi, tout semble être en ordre dans le « Ländle ».
On peut douter qu’un avant-projet de loi et des assises spécifiques aux bibliothèques voient le jour avant les élections législatives. En effet, lors de cet événement d’autocongratulation qu’était l’atelier du 25 avril, il est apparu que même les bibliothécaires luxembourgeois n’ont aucun projet d’avenir et se contentent de la situation actuelle sans faire preuve d’aucune imagination. Se complaire dans le confort semble faire partie des clichés associés au métier de bibliothécaire. Car tant que l’État verse avec une régularité exemplaire des subventions destinées, en comparaison internationale, bibliothèques de village, à l’aide d’un logiciel de gestion bibliothécaire complexe imposé par l’État (trop compliqué même pour les bibliothécaires de l’État), surtout grâce à la prise en charge des frais de personnel par l’État (ce qui est impensable dans d’autres pays où le secteur des bibliothèques est développé), toute remise en question critique du sens ou de l’absurdité de cette situation est indésirable. « On peut bien puiser quand on a les poches pleines » – un proverbe qui illustre bien la complaisance. L’argent semble toujours disponible en abondance et les mauvais investissements restent monnaie courante dans le secteur bibliothécaire luxembourgeois.
Même si certaines des observations évoquées ici peuvent donner l’impression d’une nouvelle impasse, on constate néanmoins une réorientation positive. Fidèles à l’adage « La prise de conscience est la première brèche dans l’obstination », un consensus général se dégage sur différents points, notamment : la loi de 2010 sur les bibliothèques doit clairement être révisée, voire abrogée.
Au sujet de l’avenir des bibliothèques publiques, Claude D[ario] Conter a indirectement cité, lors de l’atelier, le philosophe américain spécialiste des bibliothèques R[ichard] David Lankes : « Les mauvaises bibliothèques constituent des collections, les bonnes bibliothèques mettent en place des services, les excellentes bibliothèques créent des communautés. » Malheureusement, très peu de personnes ont compris cela. Voici donc l’explication : les mauvaises bibliothèques, qui ne reposent que sur de simples fonds de livres (exemple négatif : la bibliothèque paroissiale d’avant 1970), sont vouées à disparaître. Cependant, cette conception de la bibliothèque publique représente le modèle imaginaire dominant pour 99 % des élus locaux de notre pays. Ils ont fréquenté ce type de bibliothèque une fois dans leur enfance, avec leur grand-mère, leur mère ou leur classe d’école primaire. Ils ne connaissent rien d’autre. Les bonnes bibliothèques, c’est-à-dire les bibliothèques modernes, proposent des services. Cela va des activités de promotion de la lecture à une multitude de services communaux (liste des possibilités : d’Land, 24 avril 2020). De manière « great », l’acceptation sociale et l’ancrage maximaux qu’une bibliothèque publique peut atteindre consistent en ce qu’elle est tout simplement devenue indissociable de sa communauté locale.
Enfin, on peut heureusement constater que, malgré quelques programmes électoraux depuis 2013, la promotion des bibliothèques de quartier n’a jusqu’à présent pas trouvé sa place dans les programmes gouvernementaux locaux. Comment cette évolution globalement positive de la politique des bibliothèques pourrait-elle se poursuivre ? En tout cas, de manière plus démocratique qu’auparavant. Par exemple, en mettant en place un soutien public ciblé pour la création de bibliothèques municipales – tout en laissant aux bibliothèques publiques autrichiennes (ÖB) une liberté communale absolue pour le catalogage des fonds : grâce à l’utilisation d’un ensemble de règles simplifiées, comme par exemple les anciennes règles de catalogage alphabétique pour les bibliothèques publiques (RAK-ÖB). À cela s’ajoutent : le libre choix des logiciels, la détermination des horaires d’ouverture, la sélection des livres, etc. Finissons-en avec toute cette économie planifiée absurde imposée par l’État !
« Quand on nous demandera compte de notre gestion gouvernementale, nous montrerons nos bibliothèques », a déclaré Pierre Frieden, ministre de l’Éducation et directeur de la Bibliothèque nationale, le 29 mars 1955 au Parlement. La citation originale d’Anatole de Monzie est la suivante : « Quand la postérité nous demandera compte de notre activité civilisatrice, … » Depuis 1945, les perspectives en matière de développement de la civilisation ne sont pas si mauvaises. En effet, les programmes électoraux en vue des élections communales de 2023 prévoient de plus en plus souvent la « modernisation » des bibliothèques, c’est-à-dire la création ou le soutien des bibliothèques communales. Parmi ceux qui mentionnent cette mesure, on peut citer les cinq partis suivants : le DP (bibliothèques pour enfants), Déi Gréng, Déi Lénk, l’ADR et Fokus. En réalité, même sans les grands partis que sont le CSV et le LSAP, ces partis couvrent l’ensemble du spectre idéologique de la société. C’est tout de même réjouissant. Il ne reste plus qu’à attendre. Que proposeront les programmes électoraux des partis pour les élections à la Chambre du 8 octobre ?