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Livres 6 min de lecture

D’Bengele près de d’Tromm

Dans cette cinquième et dernière enquête de René Fischbach, celui-ci doit faire face à tous ses ennemis de l’arrondissement de Dickweiler, faire face à un attentat contre l’Eisebunn et découvrir ce qu’il en est d’un…

Article paru dans Édition juin 2024
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Dans cette cinquième et dernière enquête de René Fischbach, celui-ci doit faire face à tous ses ennemis de l’arrondissement de Dickweiler, faire face à un attentat contre l’Eisebunn et découvrir ce qu’il en est d’un mystérieux journaliste, dont le corps a été retrouvé dans le lac de Stauséi – car il y a fort à parier que l’homme qui a été assassiné s’apprêtait à publier un guide sur la Suisse luxembourgeoise, en raison d’un manque de précision dans ses écrits touristiques, mais elles sont relativement faibles (certains patriotes locaux fanatisés et politisés n’avaient pas encore poussé les choses aussi loin à cette époque). L’enquête mène le majeur Fischbach, qui travaille depuis 20 ans à la Sûreté, jusqu’à Berlin, où il rencontre des agents de la Stasi, qui pourraient éventuellement l’aider dans son enquête – et même si, comme le révèle la couverture du livre, il ne retrouve pas sa motivation après des années de doutes, de compromis et d’acceptation de la corruption, cette enquête le pousse jusqu’aux limites de sa santé – et même au-delà.

La série « Fischbach » de Jean Schoos a le mérite de ne pas se contenter de retracer brièvement l’histoire de 20 ans de police et de gendarmerie au Luxembourg, mais aussi d’intégrer dans les enquêtes du personnage des événements historiques de l’époque, tels que la période d’après-guerre ou la guerre froide, – et ce, d’une manière où l’actualité politique de l’époque n’est généralement pas réduite à un simple décor, mais justifie également les actions et les craintes des personnages. En 1983, soit vingt ans exactement après sa première affaire, Fischbach n’est pas, malgré les nombreux revers, un simple major un peu abattu et désabusé qui a tout intériorisé : le monde est en pleine mutation, l’Union soviétique est à quelques années de sa chute, l’armée continue de jouer, comme ce sera encore le cas des décennies plus tard dans Capitani de Fall, un jeu réussi.

Les scénaristes qui écrivent le dernier épisode d’une série et doivent ainsi faire disparaître un personnage qui leur tient à cœur depuis des années, qui devient souvent une sorte de porte-parole d’eux-mêmes ou avec lequel ils entretiennent, au contraire, une relation de rivalité – je pense à Arthur Conan Doyle et à son Sherlock Holmes –, font souvent le point dans ces œuvres. Il s’agit de laisser partir le personnage et son univers, de lui rendre un dernier hommage, de trouver une conclusion qui résume à la fois la série et la biographie du personnage dans une sorte de synthèse. Ainsi, *Attentat* est un roman qui tourne tout entier autour des traces de la fin : la fin d’une ère politique, la fin d’une organisation sociale et la fin d’un personnage.

La tonalité mélancolique qui émane du personnage principal et imprègne tout le roman est également intéressante. Non seulement il est suggéré, d’une manière un peu simpliste, que les gendarmes bons et mauvais (d’où le titre de la série) possèdent, à l’instar de Faust, leurs deux âmes célèbres réunies dans une seule poitrine, mais on voit aussi ici qu’il est plus facile de suivre la voie du mensonge et du crime que de s’engager sur le chemin de la vérité. Pimenté par un chapitre qui se veut un peu (trop) un cours accéléré de philosophie éthique et au cours duquel l’auteur nous balance entre Augustin, Voltaire, Freud et Machiavel, l’auteur montre, d’une manière presque tragique, que tous les chemins mènent à une impasse dès lors qu’on entre en contact avec la corruption – et que c’est le crime qui triomphe. À bien y regarder, tout cela aurait pu avoir quelque chose, du moins sur le fond, des thrillers sombres des frères Coen, mais ce n’est malheureusement pas le cas, notamment en raison de la langue et, surtout, de son utilisation dans les dialogues.

Aussi laborieuses qu’épuisantes, aussi instables qu’une table que le serveur, même en faisant de son mieux, n’arrive pas à stabiliser, les conversations qui animent les personnages sont aussi artificielles que le rire forcé d’un vendeur de voitures louche, et elles ressemblent toujours à une mauvaise parodie de bavardages de comptoir. Peut-être Jean Schoos a-t-il voulu ici rendre le ton local des policiers, des gendarmes, des agents de la SREL et des bandits (il y a des chevauchements entre ces différentes catégories énumérées ici) et de les reproduire ainsi par le biais d’une mimésis linguistique, à quel point l’utilisation de la langue luxembourgeoise est maladroite au sein de ces différents organismes, mais le fait est malheureusement que ces conversations sonnent terriblement artificielles et d’un humour forcé, notamment parce que chaque deuxième phrase commence par des adverbes tels que « Do », « Dunn », « Elo » et d’autres interjections telles que « Majo », et que ces répétitions ralentissent considérablement le rythme. Un petit extrait, ça vous dit ? « Majo, l’affaire […] est réglée. » « Et ça veut dire quoi ? » « Majo […], je lui ai tiré une balle dans la tête. » « Qu’est-ce que tu as fait ? » […] « Il est bien foutu maintenant, ce porc de communiste. » « Mais […], pourquoi l’as-tu abattu directement, sans lui demander d’abord ce qu’il faisait ici ? » « Je m’en fichais à ce moment-là. Il ne doit pas m’espionner ici, je ne le supporte pas du tout. » (Entre les crochets figurent des noms dont la citation aurait nui au suspense du roman.)

À cela s’ajoute une relecture relativement amateur, qui comporte une multitude de fautes de ponctuation et d’orthographe, de sorte que le lecteur attentif peut ici mener une double enquête – l’une du côté de Fischbach contre la corruption au sein des différents services, et une seconde du côté de celui qui se fourvoie ici dans la langue luxembourgeoise.

De plus, certaines transitions narratives sont extrêmement abruptes : les conversations passent ici très brusquement d’un sujet à l’autre, et un personnage, qui était tourmenté depuis des années par sa mauvaise conscience, réagit à un commentaire banal d’un collègue comme s’il s’agissait d’une épiphanie tant attendue. Enfin, une certaine léthargie pèse également sur l’enquête : Fischbach n’écoute même pas certains enregistrements des activités criminelles du district de Dickweiler, car il part du principe, au bout d’une minute, qu’on n’y trouvera rien de pertinent (comme si les criminels annonçaient toujours en grande pompe ce qui figure au menu criminel du jour). Ainsi, la mentalité qui pousse Fischbach à « bousculer » les jeunes se répercute en partie sur le style et la structure du roman. Il s’agit d’un polar aux prémisses intéressantes, qui gâche son potentiel sémantique par une approche trop laxiste de la langue et de la cohérence narrative.

Attentat, de Jean Schoos, 2024, éditions Guy Binsfeld,
192 pages, 22 euros