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Autres raisons pour lesquelles les poètes mentent

Un fantôme hante la littérature luxembourgeoise – encore un de plus. Après le bref retour de Tania Naskandy, marqué par la pandémie, et la parution récente d’un nouvel ouvrage de Tomas Bjørnstad, c’est désormais au tour…

Article paru dans Édition décembre 2024
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Un fantôme hante la littérature luxembourgeoise – encore un de plus. Après le bref retour de Tania Naskandy, marqué par la pandémie, et la parution récente d’un nouvel ouvrage de Tomas Bjørnstad, c’est désormais au tour de Fabio Martone de rejoindre la liste des pseudonymes. À l’instar de ses collègues, il s’agit en son cas de ce que Fernando Pessoa appelait un hétéronyme, c’est-à-dire un pseudonyme étoffé pour en faire un auteur fictif.

Le *Dictionary of Pseudonyms* d’Adrian Rooms (2010) recense 13 000 pseudonymes, mais aucun provenant du Luxembourg. Or, on en trouve ici un nombre supérieur à la moyenne, comme l’a constaté Nicole Sahl dans son Petit ABC des pseudonymes au Luxembourg (2018). La chercheuse du CNL attribue cela en premier lieu à une « petite société bourgeoise, catholique et conservatrice », dans laquelle il faut apparemment se garder d’être identifié à ses propos.

Les écrivains ont toujours été soupçonnés à cause de ce qu’ils disent. Le titre de cet article est celui d’un poème de Hans Magnus Enzensberger. Il fait allusion à la célèbre critique de Platon à l’égard des poètes : ceux-ci ne feraient qu’imiter la réalité sensible, qui n’est elle-même qu’une imitation du seul monde véritable, celui des idées. Au lieu de s’en rapprocher, ils s’en éloignent davantage avec leurs copies de copies.

Aujourd’hui, on exige des écrivains que, s’ils ne peuvent vraiment pas s’empêcher d’imiter la réalité, ils restent tout de même aussi proches que possible de leur propre réalité de vie. Oui… ne pas trop inventer, et surtout ne pas écrire sur des personnes qui ne sont pas comme eux. Zadie Smith présente une critique très intéressante de cette attitude dans son essai « Fascinated to Presume : In Defense of Fiction » (New York Review of Books, octobre 2019).

On peut également considérer la démarche de Naskandy et Cie comme une réaction à ce scepticisme vis-à-vis de la fiction. Ici, on n’invente pas moins, mais davantage. Guy Rewenig et Nico Helminger ne se sont pas contentés de se mettre à la place d’autres personnes, ils ont fait comme s’ils étaient ces autres personnes – avec un âge, un sexe, un pays de naissance différents, etc. La fiction ne se limite plus au texte contenu entre deux couvertures, mais englobe désormais les couvertures elles-mêmes : le nom, la biographie et d’autres détails concernant un auteur ou une autrice sont également inventés.

L’extension de la fiction ne signifie pas sa suppression. Naskandy est apparu avec un nom évocateur (de l’italien « nascondere » = cacher) et un parcours douteux. Bjørnstad jouait avec son identité dans ses textes. Les photos des deux personnages cachaient plus qu’elles ne révélaient. À cela s’ajoute la « foi en Google » avec laquelle Elise Schmit a argumenté en 2010 (d’Land, 19 mars 2010) dans l’affaire Naskandy : les auteurs de livres surgissaient rarement du néant numérique. Aujourd’hui, alors que la vie sociale s’est encore davantage déplacée vers le web, une existence sans profils en ligne semble de toute façon difficile à imaginer pour beaucoup.

L’identité s’est depuis longtemps révélée être une arme à double tranchant. Elle permet de lutter contre la discrimination et de promouvoir une plus grande visibilité des opprimés, mais elle peut aussi cantonner les individus à la place qui leur semble prédéterminée dans la société. Au Luxembourg, pays d’immigration, on demande : « D’où viens-tu au juste ? », même si la personne vit ici depuis des décennies. Naskandy, Bjørnstad et Martone répondent par des racines hongroises, un père norvégien et une ascendance italienne. Cela semble présomptueux, peut-être d’autant plus que non seulement cela s’écarte des faits empiriques, mais qu’il n’est pas encore établi d’où une personne vient « en réalité ».

Zadie Smith évoque le risque inhérent à la fiction : que l’on s’identifie aux personnages que l’on rencontre dans la littérature ou que l’on les perçoive comme de simples clichés, cela se décide à chaque nouvelle rencontre entre le texte et le lecteur ou la lectrice. L’identité de l’auteur ou de l’auteure ne permet aucun jugement hâtif. Les écrivains peuvent également échapper à des conditions sociales étroites, qui laissent peu de place à la fiction, en mettant cette identité en jeu.

Jeff Thoss est copropriétaire de la maison d’édition Hydre Éditions,
au sein de laquelle Fabio Martones