Depuis les collines enneigées, les cimes à feuilles persistantes des pins sylvestres veillent sur le village figé. Moins trois degrés. L’air est humide et d’un froid mordant. Dans la cour du château, deux commis de cuisine français fument une cigarette avant de partir en pause, font demi-tour avec leurs voitures bon marché sur le parking enneigé et dévalent la pente. Depuis la forêt d’en face, une mésange chante imperturbablement dans cette journée maussade. Au pied du château, quelqu’un traverse la cour intérieure et disparaît dans une maison. Le grincement de la porte en bois se fait entendre jusqu’au pont du château.
Derrière la vitre de la porte d’entrée des anciennes dépendances, une femme apparaît : lunettes foncées, cheveux courts gris, regard vif, gilet en tricot. Christiane Krier, secrétaire de l’association Lëtzebuerger Bicherfrënn, qui gère la Pabeierscheier depuis 1999. Ce lundi, elle est venue ranger les livres en compagnie de deux autres dames âgées ainsi que de deux messieurs plus jeunes, eux aussi à la retraite. Les livres ne manquent pas. De nouveaux ouvrages arrivent presque tous les jours ; ceux qui sont déjà là doivent être évalués, triés et rangés.
On pourrait facilement prendre le hall d’entrée pour la librairie d’occasion proprement dite : sur les tables sont disposés des livres et des disques d’origines et d’intérêts les plus divers. Mais après quelques mètres à peine, une porte s’ouvre sur la gauche, dévoilant un spectacle devenu rare au Luxembourg : une « basilique culturelle » à trois nefs faite de papier, remplie à ras bord, jusqu’au plafond, de livres.
Il n’y a pas d’inventaire à la Pabeierscheier. « Pas le temps. » Mais l’absence de catalogue n’est guère un inconvénient. Christiane Krier oublie parfois où elle a posé ses lunettes, mais elle sait presque toujours si un livre en particulier est disponible. Elle consacre bénévolement une trentaine d’heures par semaine à sa « Bouquinerie ». « Christiane est notre pilier à tous », déclare la vice-présidente Maggy Weber. C’est grâce à elle que l’association se porte si bien aujourd’hui. C’est peut-être pour cela qu’elle ne souhaite pas apparaître seule sur la photo. Pour ne pas donner l’impression qu’elle compte continuer ainsi encore longtemps. Elle a désormais quatre-vingts ans, fait remarquer l’ancienne professeure d’informatique, même si elle paraît nettement plus jeune. « Pas de problème », répond l’un des messieurs d’un ton pince-sans-rire, et il se place à côté d’elle par souci d’« égalité entre les sexes ». Rires. Clic.
« Ici, tout ce qui concerne le Luxembourg », explique Christiane Krier en désignant le premier tiers de la pièce. Les livres provenant du Luxembourg ou traitant de ce pays sont toujours très recherchés. Il y a quelques jours à peine, elle a vendu un ouvrage vieux de plus de cent ans sur Napoléon et montre l’espace vide entre deux volumes reliés en cuir. « Religion » côtoie ici « Humour ». Une section à part entière est consacrée à l’histoire locale luxembourgeoise : journaux d’associations, publications commémoratives, chroniques. Tout cela est particulièrement apprécié des messieurs d’un certain âge, qui cherchent à relier le petit Luxembourg au grand monde. Au départ, l’association était fortement dominée par les hommes, mais aujourd’hui, ce sont les femmes qui prédominent. À Wiltz également, où les « Bicherfrënn » gèrent une succursale, ce sont surtout des « Fraleit » qui y travaillent. La part des « Luxemburgensia » a désormais diminué pour représenter environ un tiers du fonds. Ce que Krier apprécie dans son travail, c’est « l’énorme retour » qu’elle en retire personnellement grâce aux nombreux visiteurs, notamment les expatriés et les jeunes couples.
De véritables trésors refont sans cesse surface à la Pabeierscheier. Les collectionneurs y découvrent des livres dont même la Bibliothèque nationale ne possède pas d’exemplaire obligatoire. Des lacunes qui ne peuvent être comblées que grâce à la dissolution de bibliothèques privées ou à des trouvailles fortuites. Le Centre littéraire de Mersch effectue régulièrement des contrôles aléatoires et recherche certains titres. À l’inverse, la BNL et la CNL font don de leurs doubles ; les « Bicherfrënn » se rendent chez les héritiers pour récupérer des bibliothèques. Tous les huit à quatorze jours, un membre de l’association passe, parfois accompagné d’une employée de la BNL, pour vérifier le matériel livré.
Des livres abîmés, imprimés en caractères gothiques, qui ont pris l’humidité dans des greniers depuis des décennies, et dont les pages sont parfois encore maculées d’excréments de souris, arrivent certes régulièrement chez Pabeierscheier, mais sont systématiquement mis au rebut. Tout comme les guides Photoshop obsolètes. « Nous aurons malheureusement du mal à nous en débarrasser », explique Christiane Krier en désignant deux étagères remplies de dictionnaires Langenscheidt
et d’ouvrages illustrés sur l’automobile. En revanche, les ouvrages littéraires en anglais, allemand et français sont très recherchés, tout comme les beaux livres consacrés à l’art, à l’architecture et à la photographie. Outre les romans graphiques, les mangas et les anciennes cartes géographiques, les Bicherfrënn vendent également des disques vinyles, des cartes postales et des faire-part de décès qui servaient autrefois de marque-pages et ont été retrouvés dans les livres.
« J’aime l’ordre », déclare Krier, mais en termes d’espace, la Pabeierscheier commence peu à peu à atteindre ses limites. Sur le plan économique, tout va bien : l’année dernière, les Bicherfrënn ont fait don d’environ 60 000 euros à des œuvres caritatives. Contrairement à une librairie d’occasion sélectionnée avec soin, cet endroit se distingue avant tout par ses prix sociaux et son engagement sociétal. De plus, 8 000 euros sont versés chaque année à une bourse du CNL destinée aux écrivaines et écrivains. En 2026, l’auteure Chris Lauer pourra ainsi bénéficier d’une résidence au Literarisches Colloquium Berlin. C’est plutôt le manque de relève qui est source d’inquiétude. On est également conscient d’être un peu « à l’écart du monde » à Burglinster. Le simple fait de disposer de ces locaux, mis à disposition par le ministère de la Culture à un prix symbolique, est considéré comme une bénédiction.
En effet, la Pabeierscheier est, avec le Lënster Bicherclub, la seule librairie d’occasion physique du pays. Certes, certaines librairies, comme le « Quaichleker Bichereck » à Echternach, proposent de petits rayons de livres d’occasion, mais il n’existe plus de librairie d’occasion classique au Luxembourg (cf. « Geld isst Seele auf », d’Land, 2 septembre 2022). Pendant des années, la librairie Hans Fellner était la seule, à laquelle s’est ajouté temporairement un antiquaire belge à Bonneweg. Fin janvier, le Zéissenger Bichermaart annuel a lieu à Luxembourg-Ville, tandis qu’à la Pentecôte, le Bichermaart du Lions Club Mameranus se tient à la Belle Étoile. Sinon, beaucoup de choses se passent sur Internet : nostalgie.lu, luxembook.lu ou AbeBooks, où Fellner continue également de proposer des livres.
La librairie Pabeierscheier n’est pratiquement pas touchée par le commerce en ligne. Contrairement aux antiquaires traditionnels
ou aux villages du livre comme Hay-on-Wye en Grande-Bretagne ou Redu en Belgique. À Burg-
linster, cependant, tout fonctionne également grâce au bénévolat : les librairies qui versent des salaires sont confrontées à des loyers et des coûts énergétiques en hausse constante. Ce n’est que grâce à un financement participatif que la librairie « buchladen », située dans le quartier de Nauwieser à Sarrebruck, a pu être sauvée récemment. En France, des prix minimaux légaux protègent les librairies indépendantes et garantissent des rayons bien fournis, même en province. De plus, les libraires français se considèrent souvent comme des acteurs politiques : comme la conscience intellectuelle du quartier, comme des lieux de conseil, de continuité et de cohésion sociale. À Sarrebruck aussi, cela fait partie de leur identité.
Les librairies de notre pays ont-elles jamais été autre chose que de simples points de vente ? Quel libraire considère son métier comme un projet politique, son établissement comme un espace de réflexion, comme une source d’énergie d’où l’on peut méditer sur tout et n’importe quoi ? Pour se faire une idée cohérente du pays, il faut déjà disposer de bibliothèques personnelles ou de connaissances spécialisées. Mais souvent, cela n’intéresse pratiquement personne. Et quand on achète des livres, on préfère les neufs : à bas les vieilleries ! Il en va autrement des Londoniens dans leurs librairies d’occasion, comme le rapporte Maggy Weber : « Ils veulent s’y plonger. »
Entre l’obsession des Anglais pour l’histoire et le caractère fantomatique d’une origine luxembourgeoise, la Pabeierscheier, dans sa richesse fragmentaire, offre au moins la possibilité d’un ancrage spirituel. Ici, le village aux allures de décor de théâtre ; là, le château inaccessible. Entre les deux, une grange remplie de livres, véritable trésor. Presque une métaphore. Plus nous lisons, plus nous comprenons, plus tout ce qui nous entoure, tout ce qu’on nous a transmis, nous semble fragile. Comme un livre que l’on relève brièvement des yeux, pour constater que tout a changé entre-temps et n’est plus ce qu’il semble être. Selon la façon dont on le lit. Et en cela, nous sommes libres. À Burglinster, on fait preuve de plus de modestie : « C’est un cycle », déclare pensivement l’un des deux messieurs en sortant : les livres quittent leurs collections, sont entreposés à Burglinster, puis remis entre de nouvelles mains et dans de nouvelles collections. Un peu comme le village lui-même qui, bien que entièrement rénové, reste un cadeau d’autrefois, une ville de campagne dans un temps intemporel. Visible pour celui qui sait voir, et là pour tous ceux qui y sont sensibles.