Mardi matin, à dix heures, une vingtaine de jeunes s’affairent autour des casiers de la Bibliothèque nationale (BNL). « C’est calme et agréable ici », explique Michèle, 25 ans, originaire de Bascharage. Elle étudie les sciences économiques à Bruxelles et se prépare à un examen. Elle ajoute : « À la bibliothèque, on est entouré de gens qui étudient eux aussi, donc on ne se sent pas seul. » Lou est venue de Capellen. Elle passe son baccalauréat au LGL de Limpertsberg. Aujourd’hui, elle révise ses notes de physique et de mathématiques. « À la bibliothèque, je peux mieux me concentrer, je suis moins distraite par mon smartphone et on y rencontre des élèves de différents lycées. » L’atmosphère d’étude est contagieuse, elle déclenche un effet d’imitation bienvenu ; elle permet aux gens de rester concentrés sur leur sujet – équations mathématiques, ouvrages spécialisés, littérature. Mais ce n’est pas tout. La BNL est aussi une halte, comme pour Stéphanie, 30 ans, originaire de Hobscheid. Elle enseigne le français dans les écoles des environs : « Quand j’arrive tôt, je prends mon café à la bibliothèque, le bâtiment est tout simplement magnifique. » Parfois, elle fouille dans les rayons de bandes dessinées et feuillette les nouvelles parutions.
Peu après l’ouverture de la bibliothèque, presque toutes les places de lecture sont occupées. « À côté du bâtiment se trouve un espace vert constructible ; la question se pose de savoir quand la bibliothèque sera agrandie afin d’offrir d’autres services, principalement pédagogiques », explique Claude Dario Conter, devenu directeur de la BNL en 2020. Cela s’est fait presque contre son gré ; le ministère de la Culture tenait alors absolument à le voir à la tête de la BNL, mais Conter souhaitait dans un premier temps continuer à diriger le Centre national de la littérature à Mersch. Cela fait tout juste cinq ans que ce bâtiment de 38 000 mètres carrés a été inauguré ; mais le besoin d’un lieu d’étude calme ne faiblit pas chez les élèves et les étudiants. Certains jours, plus de 600 personnes se rendent à la bibliothèque ; environ 38 000 personnes possèdent une carte d’utilisateur. Nous passons devant la salle de musique. À l’intérieur, un jeune homme joue du piano électrique ; sur son dos est représenté un personnage de Keith Haring faisant du skateboard. « La salle est souvent complète », commente Conter. À ses côtés marche le responsable du service informatique et directeur adjoint, Carlo Blum. Depuis que Blum a été nommé au sein de l’équipe de direction, les deux hommes font presque toujours équipe.
Le secteur des bibliothèques doit faire face à de nombreux défis. Avec le « Plan S », la culture de la publication scientifique connaît une profonde mutation : la Commission européenne, entre autres, a décidé qu’à partir de 2021, les résultats de la recherche financée par des fonds publics devront être publiés dans des revues en libre accès. « Mais attention, cela ne signifie pas que la publication soit gratuite », explique M. Conter, titulaire d’un doctorat en langue et littérature allemandes. « Les frais de licence pour un abonnement de lecture sont certes moins élevés, mais les instituts de recherche doivent en contrepartie s’acquitter de frais de publication nettement plus élevés. » Ceux-ci ne sont toutefois pas facilement évaluables à l’heure actuelle, car il n’existe pas au Luxembourg d’organisme centralisé chargé de recenser le nombre d’articles ou d’études publiés par les différents instituts de recherche. C’est pourquoi l’idée d’une bibliographie nationale des documents scientifiques est à l’étude. En raison du changement de paradigme, passant du modèle classique de frais de licence aux publications en libre accès, la BNL est en outre davantage impliquée dans les questions de politique de la recherche. Des discussions sont ainsi en cours avec le Fonds national de la recherche (FNR) et les partenaires du monde de la recherche afin de déterminer dans quelle mesure les textes doivent être accessibles sans aucune barrière – ce qui est équitable vis-à-vis des contribuables qui cofinancent la recherche. Toutefois, les éditeurs souhaitent dans ce cas répercuter des coûts supplémentaires sur les institutions de recherche.
Outre ses priorités en matière de politique de recherche, la BNL assume d’autres missions : depuis 2017, elle archive les sites web liés au Luxembourg ; leur nombre s’élève désormais à plus de 6,2 milliards de documents. Les revues, brochures et cartes postales sont également numérisées et archivées ; elles permettent aux chercheurs en sciences sociales de retracer l’évolution de la pensée au fil du temps. Ce n’est pas une mince affaire, notamment pour des raisons juridiques : le règlement européen sur l’IA n’a pas encore été transposé dans la législation nationale. Dans le cas des livres épuisés, par exemple, aucune question de droits d’auteur ne se pose ; ceux-ci peuvent donc être intégrés sans problème dans le corpus numérique. Et ce processus peut à son tour améliorer la maîtrise du luxembourgeois par les grands modèles de langage. « De plus, l’indexation automatique des images est en cours de développement, et le guidage des utilisateurs vers les rayons via un système GPS sera bientôt testé. Il est possible que le transfert des livres au sein de la bibliothèque se fasse à l’avenir de manière entièrement automatisée », explique Carlo Blum. L’automatisation devrait permettre de réduire les coûts de personnel. La Bibliothèque nationale reçoit un budget annuel d’environ 7,5 millions d’euros du ministère de la Culture. 87 femmes et 60 hommes sont employés dans les neuf départements différents de la BNL, la plupart d’entre eux à temps plein. Le service technique, par exemple, s’active pour monter des expositions et effectuer des travaux de réparation. Le Service de restauration s’occupe des livres en mauvais état et le Service public gère les prêts. D’autres innovations logistiques pourraient accroître les besoins financiers : on teste actuellement comment faciliter les prêts grâce à des bornes de retrait. Par ailleurs, la BNL est à la traîne par rapport à l’étranger en matière de prêt interbibliothécaire. « Il est envisagé d’étendre les options de prêt aux établissements universitaires », explique Claude Conter, qui, chaque fois qu’il parle de la bibliothèque, adopte un ton sérieux, voire très grave. « Par ailleurs, certains publics ne sont pas encore desservis », ajoute le directeur. Il pense notamment aux résidents des maisons de retraite, aux patients hospitalisés et aux détenus.
Dans le domaine de la bibliothéconomie, l’idée prévaut que la bibliothèque capable de perdurer au XXIe siècle est celle qui propose une offre variée en matière d’apprentissage et de formation et qui investit dans des ateliers consacrés aux médias. Il n’est donc pas surprenant que la BNL ait annoncé, dès avant son ouverture, des formations continues dans un dossier de presse. Des conférences y sont également organisées, comme celle de l’historien Benoît Majerus, prévue jeudi prochain, sur la scène de la bande dessinée luxembourgeoise et le festival de la bande dessinée de Contern. Les bibliothèques s’efforcent de se défaire de leur image d’institutions où l’on vient simplement emprunter et rendre des livres ; elles se sont transformées en salons dans l’espace public : un lieu où l’on n’enlève certes pas ses chaussures, mais où l’on se sent comme chez soi ; un lieu où l’on entre sans payer d’entrée. Un retraité aux cheveux gris est assis devant un écran d’ordinateur ce mardi matin. « Je viens presque tous les jours de Walferdingen pour faire des recherches à la bibliothèque », a-t-il expliqué un peu plus tôt à l’entrée. En posant ses affaires, il ne savait pas encore sur quel sujet il allait faire des recherches aujourd’hui. « Chaque jour, une question différente m’occupe l’esprit. »
Dans l’Antiquité, les bibliothèques étaient déjà accessibles au public, mais ce n’est qu’au XIXe siècle qu’elles ont ouvert leurs portes à tous les membres de la société et qu’elles bénéficient depuis lors d’un cofinancement public. C’est également au XIXe siècle que les bibliothèques ont commencé à mettre leurs premières collections de photographies à la disposition du grand public. Avec l’essor des industries de la musique et du cinéma, les bibliothèques ont intégré des médiathèques dans leurs locaux. Cependant, les documents des médiathèques se sont de plus en plus déplacés vers le cloud, ce qui permet aux utilisateurs de s’épargner le déplacement à la bibliothèque : plus de 22 000 films sont disponibles via des services de streaming. Sur les 76 062 emprunts effectués l’année dernière, seuls 6 700 concernaient des documents audiovisuels. Par ailleurs, une grande partie des livres est désormais disponible sous forme de livres électroniques ; via Bibnet, on en compte plus d’un million. Selon les enquêtes d’Eurostat, la lecture sur papier reste toutefois privilégiée ; jusqu’à présent, les livres électroniques ne se sont imposés que dans les pays scandinaves. L’ouvrage en rapport avec le Luxembourg qui a été le plus souvent commandé était *Le droit judiciaire privé au Grand-Duché de Luxembourg* de Thierry Hoscheid. Certaines bibliothèques communales proposent une ludothèque, parfois dotée d’un espace dédié aux jeux vidéo. En Angleterre et en Autriche, des « Library of Things » ont vu le jour, où l’on peut par exemple emprunter des perceuses. Des points d’accueil sociaux sont présents dans les bibliothèques finlandaises. On ne sait pas encore si le Luxembourg suivra cette voie. Pour le directeur de la BNL, une chose est en tout cas certaine : « Notre bâtiment est un espace protégé où les informations issues des recherches ne sont pas transmises à des tiers. Nous ne sommes pas un prestataire commercial. »
Mardi midi, les bornes automatiques d’emprunt et de restitution ont soudainement cessé de fonctionner. Au même moment, l’historien Benoît Majerus a publié un message sur X depuis son poste de travail dans le bâtiment de la BNL : « Il semble y avoir un problème avec eLuxemburgensia. Je reçois le même message d’erreur sur tous les navigateurs. » Un problème logiciel chez un prestataire tiers a causé des perturbations jusqu’à 14 heures. Le directeur assure que, malgré des pannes occasionnelles, on place de grands espoirs dans les innovations techniques. « Claude dit souvent dans ses interviews que nous sommes au cœur de la société, et que l’aspect humain ne doit pas y faire défaut », ajoute Carlo Blum. La numérisation pourrait humaniser la bibliothèque, selon le raisonnement de l’informaticien : en effet, pour disposer de plus de temps pour l’accueil des visiteurs et le conseil personnalisé, le personnel doit être déchargé des tâches fastidieuses et répétitives. Un autre scénario pourrait être le suivant : des robots lisent des livres écrits par des robots – dans un bâtiment où ils sont accueillis par des robots.
réforme législative
La loi actuelle, adoptée en juin 2010, définit les critères auxquels doit satisfaire un établissement qualifié de « bibliothèque publique » pour bénéficier d’une subvention du ministère de la Culture. Sur les 160 bibliothèques, seules douze disposent d’un agrément du ministère. Il s’agit aussi bien de bibliothèques gérées par des associations, comme la Ludo-Bibliothéik de Weel, que de services organisés par les communes, comme la bibliothèque Tony Bourg à Ulfingen ou la Cité Bibliothèque au centre de la ville de Luxembourg. Afin de professionnaliser le secteur bibliothécaire local, la loi doit être affinée, a expliqué le ministre de la Culture du DP, Eric Thill, dans son discours de clôture lors des assises du secteur vendredi dernier. Les missions des bibliothèques doivent également être élargies : en effet, celles-ci ne se considèrent plus seulement comme des bâtiments mettant des documents à disposition, mais de plus en plus comme des lieux sociaux – elles doivent initier les jeunes au plaisir de la lecture et organiser des offres de formation continue pour les personnes âgées. Le ministère de la Culture souhaite donc allouer un budget plus conséquent afin de préparer le personnel à assumer des missions pédagogiques variées. De plus, un soutien devrait être apporté à l’avenir aux programmes culturels : pourquoi ne pas proposer des lectures publiques et des ateliers d’écriture avec des auteurs ?
« Si nous voulons faire du bon travail sur le terrain dans ces différentes régions, nous avons besoin d’un soutien financier accru », ainsi que de plus de personnel, a déclaré Eric Thill il y a une semaine. Vendredi matin, il est notamment apparu une nouvelle fois clairement que les « bibliothèques tenues par une seule personne », comme les a appelées le ministre, ne parviennent souvent pas à se connecter au réseau numérique Bibnet. Et cela a des conséquences importantes, car c’est le critère principal pour pouvoir demander des subventions. Le ministère envisage désormais d’aider les petites structures dans leur transition vers le numérique. À l’avenir, le soutien financier devrait être globalement revu à la hausse, et les bibliothèques thématiques, telles que celle du CID Fraen an Gender, devraient également bénéficier de subventions. Jusqu’à présent, l’État prend en charge jusqu’à 50 % des frais de personnel des bibliothèques publiques et octroie une subvention pouvant aller jusqu’à 20 000 euros pour l’achat de livres ou de mobilier. L’accord de coalition DP-CSV d’octobre 2023 stipulait en outre que le nombre de bibliothèques gérées par les communes devait augmenter. Mais : « Ce n’est ni le moment ni la bonne solution de supprimer les ASBL, je suis attaché à l’autonomie communale », a déclaré le ministre libéral. Les conseils communaux devraient prendre en charge les bibliothèques de leur plein gré. Ou pour bénéficier d’une incitation : une prime de démarrage est prévue pour les nouvelles bibliothèques ; une subvention de 75 000 euros est prévue en cas de fusion intercommunale ou de transfert de différentes bibliothèques sous la tutelle communale. « Nous n’avons pas besoin de nouvelles petites bibliothèques, mais de davantage de bibliothèques à vocation régionale », a souligné vendredi matin Claude Conter, directeur du BNL, lors d’une table ronde. « Car il y a là un déséquilibre : nous avons 100 communes et seulement douze bibliothèques publiques. » Il constate avant tout un manque dans l’ouest et l’est. Elles n’ont pas non plus leur place dans une zone industrielle, mais « au cœur d’une localité », a souligné Claude Conter, dont la bibliothèque est située en périphérie.
Par ailleurs, les bibliothèques publiques devraient être ouvertes au moins douze heures par semaine pour bénéficier d’une aide de l’État, a expliqué le ministre Thill. Mais les horaires d’ouverture devraient pouvoir être organisés de manière plus souple après la réforme législative. L’accès aux ouvrages en luxembourgeois doit en outre être « renforcé » – le responsable politique du Nord est également en charge du Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch. En moyenne, les douze bibliothèques publiques proposent environ 7 % d’ouvrages en luxembourgeois, un peu moins de 60 % de livres en allemand et près de 25 % en français. Ces chiffres reflètent globalement la demande, même si les documents en allemand sont commandés un peu plus fréquemment dans le nord que dans le sud. Enfin, la mise en place d’une carte d’adhérent unique pourrait faciliter l’accès à toutes les bibliothèques publiques et favoriser leur mise en réseau. « La collaboration au sein du réseau Bibnet a simplifié bien des choses », a commenté Anita Eydt-Schmit, de la bibliothèque Ourdall de Vianden. « Désormais, on peut reprendre d’un simple clic les indexations d’autres bibliothèques et mieux échanger entre nous. »