Certains livres et films, notamment ceux qui traitent du processus de création artistique, dressent également le portrait de critiques. Il s’agit le plus souvent de personnages profondément antipathiques, rongés par leur propre incapacité à créer quelque chose de beau, ce qui les pousse à démolir avec un plaisir malveillant le travail des écrivains ou des réalisateurs – on pense notamment à *La Mort d’un critique* de Walser ou à *Birdman* d’Iñárritu. C’est une image déformée qui, du moins d’après mon expérience, ne correspond pas à la réalité dans la plupart des cas. La plupart des critiques aiment leur domaine, et moi aussi, j’aime lire de bons livres et en parler. Une critique cinglante, en revanche, ne procure guère de plaisir, mais c’est la seule forme de satisfaction qui reste après avoir gaspillé son temps et son énergie sur un mauvais livre. Pourquoi je vous raconte tout cela ? À cause du roman *Portrait d’un jeune homme* de Marc Graas.
*Portrait d’un jeune homme* dépeint – notez bien : dépeint, et non raconte – la vie d’Alex Welter et de son père Nicolas, deux générations d’une famille bourgeoise de libraires dont le siège se trouve au Limpertsberg. Après la mort prématurée de la mère, la relation entre le fils rêveur et son père, invalide de guerre, mais travailleur acharné, stagne à un niveau glacial, jusqu’à ce que le garçon, après un voyage raté au Mexique, décide d’abandonner l’école et de rejoindre la librairie paternelle. Alex mène alors une vie flamboyante de dandy éloquent dans le monde des affaires luxembourgeois, avant de recevoir un coup de batte de baseball à la tête, asséné par un prostitué letton, qui lui fait perdre l’usage de la parole. Il rencontre ensuite un Polonais qui lui raconte que son père, désormais atteint de démence, était un nazi voleur d’œuvres d’art qui a tué le véritable Nicolas Welter et lui a volé son identité. Alex décide de tuer le Polonais et de se construire une belle vie grâce aux œuvres d’art spoliées par son père nazi. Entre-temps, il entretient une liaison avec sa femme de ménage éthiopienne, arrivée en Europe en tant que réfugiée après avoir traversé la Méditerranée et qu’il a sauvée de l’expulsion.
Si tout cela vous semble un peu décousu, vous avez malheureusement tout à fait raison. Ce qui est triste, c’est que ce petit ouvrage d’à peine 120 pages regorge en réalité de très bonnes idées. Des idées qui auraient mérité d’être développées et racontées sous forme d’histoire. Le voyage d’Alex au Mexique, par exemple : dès son premier jour dans ce pays étranger, il se fait agresser et, par peur et par honte, passe six semaines dans une auberge de jeunesse. Pendant cette période, il rédige une « Münchhauseniade » sur ses prétendues aventures au Mexique et, de retour au Luxembourg, ses histoires font de lui la coqueluche des soirées. Ça a l’air passionnant, non ? Graas traite cet événement en six pages. L’usurpation d’identité du soi-disant Nicolas Welter recèle également un potentiel certain, notamment en lien avec l’homosexualité du fils, pour pousser à l’extrême, sur le plan littéraire, une véritable crise d’identité. Et le sectarisme sous-entendu de la grande bourgeoisie urbaine constitue également une proie de choix qu’une plume acérée pourrait disséquer avec délectation. Mais toutes ces idées surgissent, sont brièvement esquissées… puis s’évanouissent.
L’une des raisons tient au point de vue narratif : Graas a opté pour un narrateur semi-autorial qui, toutefois, ne s’intéresse guère aux personnages. De ce fait, les personnages du livre ne sont pas développés ; chaque occasion d’un dialogue captivant ou même d’un simple monologue intérieur est gâchée, et les descriptions des personnages semblent hâtives et maladroites. C’est pourquoi ils ne savent parfois même pas quoi faire : Bertha, par exemple, la femme de ménage originaire de Kusel, fait une brève apparition, prépare des « Wäinzoossiss mat Moschterzooss » et disparaît à nouveau. La mère d’Alex ? Elle meurt – et c’est tout. Même son absence n’a d’importance pour la relation avec le père que pendant deux pages après son décès. Tous les personnages de toutes les histoires ne doivent pas nécessairement remplir une fonction narrative, mais la manière dont Graas « fait exploser » ses personnages rappelle des pétards de la Saint-Sylvestre qui ne s’allument pas. Ils sont totalement superflus et ne sont même pas agréables à regarder.
Une autre raison tient au langage du roman, qui se présente comme tout aussi sauvage et négligé que le jardin devant la maison du Limpertsberg, qu’Alex, dans un élan de rébellion bourgeoise, refuse d’harmoniser avec les paradis de tulipes de ses voisins. On y trouve des idées belles et poétiques côtoyant des platitudes soporifiques. Le début du chapitre neuf, où Graas décrit la région du brocart dans le cerveau, est l’un des passages les plus forts du livre – mais dès qu’il en vient à ses protagonistes, « l’homme est comme une feuille dans le fleuve de la vie ». Une phrase que l’on s’attendrait peut-être à trouver dans la traduction du Daodejing par Serge Tonnar, mais certainement pas dans un roman contemporain aux ambitions littéraires.
Mais c’est peut-être là mon problème : l’exigence littéraire. Les bons écrivains savent jouer avec la perspective narrative pour tromper leurs lecteurs, les choquer par la juxtaposition du langage artistique, de la langue courante et des lieux communs ; ils donnent la parole à leurs personnages et la leur retirent. Ici, on a l’impression que l’auteur est en train de découvrir les possibilités du langage, du récit et des personnages, qu’il les apprend au fur et à mesure qu’il écrit. Cela conduit à un manque de cohérence et de rigueur si flagrant que le livre devrait en réalité s’effondrer à la lecture – les différents éléments du roman ne semblent manifestement pas vouloir s’articuler entre eux. On serait en droit d’attendre d’un auteur de romans policiers chevronné qu’il maîtrise au moins les bases de son métier. Mais *Portrait d’un jeune homme*… enfin, passons. Le prochain livre sera meilleur. C’est certain.