Avec *Babyphone*, Guy Rewenig clôt son cycle narratif *Geschichten an Erzielungen* en langue luxembourgeoise. Après la parution en mai du recueil de nouvelles *Mir fällt ein Stein vom Herzen und zertrümmert meinen dicken Zeh*, l’auteur revient aujourd’hui aux nouvelles en luxembourgeois. Les lecteurs y retrouveront tous les ingrédients d’un ouvrage typique de Rewenig : des situations kafkaïennes, des personnages têtus, des relations familiales dysfonctionnelles et un sarcasme cinglant s’entremêlent dans des récits tantôt humoristiques, tantôt tragicomiques. Comme à son habitude, ces épisodes absurdes recèlent une critique sociale incisive.
L’un des thèmes récurrents que le recueil explore sous diverses formes est celui des fonctions communicatives du langage. Celui-ci permet de s’orienter dans le monde, mais constitue également un élément central des relations interpersonnelles. Rewenig s’intéresse avant tout à ce qui se passe lorsqu’il est vidé de son contenu sémantique. Dans *Schwaarz*, il plonge un journaliste dans des situations de plus en plus étranges, où le langage perd son caractère référentiel et ne permet plus d’appréhender l’environnement de manière structurée. Dans d’autres récits, chaque mot est littéralement pesé avec une balance d’or. Ainsi, dans *Broch*, l’auteur se moque de la marchandisation de la psyché dans la société thérapeutique moderne. Le patient et le « Zischoteerapööt » finissent par se soigner mutuellement, mais tournent en rond. La question « Tu paies en cash ou par carte ? » reflète l’économisation des actes de langage les plus absurdes. Ailleurs, un supermarché rebaptise son ancien concept de sécurité « Safety by Tactical Appearance » afin de se conformer à la contrainte d’optimisation par l’anglicisation. Dans *Cambrioleur*, un cambrioleur insiste sur la différence sémantique entre « Abriecher » et « Cambrioleur », tout en dispensant une séance de thérapie à sa victime ligotée et bâillonnée.
Aussi divertissants que soient ces jeux sémantiques, ils finissent parfois par s’essouffler rapidement. Ce sont les récits qui mettent en avant des relations familiales dysfonctionnelles qui ont le plus d’impact. Dans la nouvelle éponyme « Babyphone », un babyphone mis au rebut devient le catalyseur d’un conflit familial qui ne cesse de s’aggraver. Ce qui servait à l’origine à surveiller l’enfant se transforme en un instrument d’autodétermination : Par hasard, la fille de seize ans surprend une dispute entre son père narcissique et sa mère, qui se sacrifie jusqu’à s’autodénigrer, mais étouffe sa fille sous le poids de ses soins. Celle-ci décide alors de renverser les rapports de force inégaux au sein de la famille.
Ce recueil brille là où, derrière l’absurdité, se révèlent les abîmes d’une existence profondément solitaire et la quête d’une compassion humaine. C’est notamment le cas dans « Sécher », sans doute la plus réussie de ces nouvelles. Chaque jour, au cimetière, le protagoniste raconte à sa femme décédée le déroulement de sa vie quotidienne. Le regard rétrospectif sur leurs années de mariage est marqué par les disputes et l’insatisfaction réciproque. À la manière typique de Rewenig, les conflits individuels et sociaux se superposent. Les vacances à Palma avec sa femme, que le protagoniste déteste, explorent les aspects sombres du tourisme de masse, un thème que Rewenig avait déjà abordé dans son dernier recueil de nouvelles. À plusieurs reprises, le couple croise le chemin de touristes fêtards ivres. Cela peut être interprété comme le symbole d’une société d’abondance qui participe de manière rituelle à la consommation, laquelle a pourtant perdu depuis longtemps son effet réparateur. Mais ce qui est bien plus captivant, c’est le réseau de relations qui s’y reflète. Les vacances annuelles font partie de la routine d’un couple qui ne parvient pas à s’affranchir de la médiocrité lancinante de son existence. Pourtant, avec la mort de sa femme, le protagoniste a perdu le sens de sa vie. La prouesse narrative réside ici dans le fait que la véritable tragédie transparaît dans les remarques en passant, dans les phrases qui font naturellement partie du quotidien des personnages. L’alcoolisme du protagoniste se profile comme une ombre vague dans les demandes de son épouse, qui lui demande parfois de ne pas boire dès le matin, ou lors des repas en famille, lorsque le fils coupe la parole à son père querelleur en lui faisant remarquer qu’il sent à nouveau l’alcool.
Tout cela est renforcé par la forme dialogique ou monologique de la plupart des récits. Celle-ci impose au lecteur des œillères herméneutiques. En l’absence d’une instance narrative autoritaire, il perd ses repères et doit lui-même extraire les indices épars disséminés dans les paroles des personnages. Il en va de même dans *Dräi gutt Grënn, eng Méimaschinn mat an d’Vakanz ze huelen* : deux retraités se retrouvent une fois par semaine au café pour échapper à la solitude. L’un des deux ne cesse de parler des vacances à venir avec sa femme et de la tondeuse à gazon qui donne son titre à l’ouvrage, qu’il compte emporter, jusqu’à ce que son interlocuteur lui rappelle que sa femme est décédée depuis longtemps : « – Elle vient. – Où ça ? – Ma femme. – Ta femme est morte, Lauritzen. – La mienne ? – Ça fait déjà cinq ans. » Cette remarque est vite oubliée, et les vacances avec sa femme restent un thème récurrent dans leurs conversations.
Cette tragédie, qui se cache entre les lignes du quotidien, fait toute la force de ce recueil. D’une part, le langage ne sert qu’à couvrir le silence afin d’oublier ses propres abîmes ; d’autre part, il constitue également le dernier lien entre les existences. C’est ainsi que les personnages parlent pour couvrir le bruit du silence, tentant ainsi de conjurer la mort. Pourtant, à la fin, la seule présence qui leur reste est celle d’une poupée gonflable, sombre conclusion de l’aliénation dans la société moderne. À la fin, il ne reste que le silence.
Guy Rewenig, Babyphone, Éditions Guy Binsfeld, 384 pages