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Feuilleton 8 min de lecture

le manipulateur

Marc Limpach cumule avec brio plusieurs casquettes : acteur, juriste, auteur et homme politique. Portrait d'un homme qui préfère ne pas être mis en avant

Article paru dans Édition décembre 2023
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le manipulateur
Marc Limpach © Photo : Sven Becker

Le jour de l’interview, Marc Limpach se présente à moto. Des yeux bleu acier, des chaussures noires, des lacets rouges, et sur sa veste, un pin’s orné de trois flèches : la social-démocratie antifasciste de 1932, pour lutter contre les pires débuts. Il est né en 1975, mais l’histoire des quatre premières décennies et demie du XXe siècle constitue un fil conducteur qui traverse sa vie et son œuvre. Cet intérêt se manifeste de multiples façons, tout comme, d’ailleurs, tous les autres aspects de sa vie sont étroitement liés les uns aux autres.

Il a proposé comme lieu de rencontre le Kasemattentheater, un lieu qui lui tient particulièrement à cœur, où son engagement politico-artistique s’exprime sans cesse et où il travaille en étroite collaboration avec Lex Weyer. Il y occupe depuis 2007 le poste de dramaturge et siège à son conseil d’administration, aux côtés de Franz Fayot. Tous deux font également partie du conseil d’administration de la Fondation Robert Krieps, présidée par Marc Limpach. Denis Scuto, directeur adjoint du C2DH et autre ami proche, siège également au conseil d’administration de la fondation. Marc Limpach a joué un rôle déterminant dans la réorganisation stratégique du LSAP en 2014 ; la création de l’institut d’histoire contemporaine
C2DH lui est également indirectement attribuable, ainsi qu’à Ben Fayot. De manière officieuse, il a conseillé la tête de liste nationale Paulette Lenert lors des dernières élections législatives ; officiellement, il a conseillé son ami et actuel chef du groupe parlementaire du LSAP d’Esch, Steve Faltz, lors des élections communales d’Esch. Jusqu’en novembre dernier, il était président de la commission consultative pour les artistes au sein du ministère de la Culture.

Lorsque l’acteur, juriste et auteur a récemment remporté le Prix luxembourgeois du meilleur acteur pour son rôle dans *Hinterland* de Stefan Ruzowitzky – un film qui se déroule à Vienne peu après 1918 –, RTL a braqué une caméra sur lui et lui a demandé s’il s’y attendait. Il a répondu sans détour : « Absolument pas. Je suis totalement surpris. » Cela aurait pu faire sourire, mais Marc Limpach sourit peu. Et pourtant, ce n’est là que la dernière manifestation d’un parcours couronné de succès, extrêmement productif, presque vertigineux.

Dès ses années de lycée, il s’engage au sein de la troupe de théâtre Namasté du LHCE. C’est là qu’il met en scène, aux côtés de Marc Baum – aujourd’hui député de gauche et comédien –, des pièces telles que *La Rose blanche*, consacrée aux frères et sœurs Scholl. Après un baccalauréat scientifique avec le latin – « Les langues auraient été trop faciles », dit-il –, Limpach choisit de faire des études de droit à Paris, Cologne, Strasbourg et Cambridge. Il s’intéresse « aux règles et aux principes qui cimentent notre société ». De retour au Luxembourg, il reprend ses activités d’acteur et s’impose peu à peu comme un membre de l’intelligentsia de gauche (numériquement très restreinte). C’est principalement la lecture d’œuvres classiques – Tucholsky, Brecht, Büchner – qui l’a politisé. Marc Limpach ne se place pas au premier rang sur la scène politique, alors que sa notoriété le prédisposerait bien à le faire. Se mêler à la foule lors des « Dëppefester » et publier des selfies n’est pas sa tasse de thé. Il préfère aider les autres à réussir sur le plan politique – et alimenter en coulisses cette petite culture du débat.

Pendant la journée, Limpach travaille au sein du Comité de direction de la CSSF, l’autorité de surveillance du secteur financier, où il est chargé des « affaires générales » dans le domaine judiciaire. Il trouve ce travail « extrêmement enrichissant ». Depuis 2016, il édite par ailleurs, en collaboration avec Ian de Toffoli et Elise Schmit, les Cahiers luxembourgeois, qui publient également ses propres textes ; sa farce En Tiger am Rousegäertchen, qui traite du rachat d’Arcelor par Mittal, a été publiée chez Hydre Editions. En 2010, il a coécrit avec Franz Fayot une biographie de Robert Krieps. Il a également mené des recherches sur la Résistance et l’occupation au Luxembourg, notamment sur Albert Wingert ; sur l’immigration au Grand-Duché ; sur l’histoire du théâtre et de la justice ; ainsi que sur la scène littéraire locale pendant la guerre. Fin 2022, il a publié, en collaboration avec Charles Meder, le recueil des lettres d’Andrée Viénot-« Schnouky »-Mayrisch à sa mère Aline. L’année précédente, il avait reçu l’Ordre du Mérite culturel de la commune de Sassenheim. Il y a dix ans, son nom avait brièvement été évoqué pour le poste de directeur de l’abbaye de Neumünster.

Avec Désirée Nosbusch, il a écrit des épisodes de *Wemseesdet* et le scénario de *Succès Fox*, consacré à Fernand Fox. Il a été la voix off du film d’Andy Bausch *Streik !* (Grève !), consacré à plus de 100 ans d’histoire syndicale, et a rédigé le commentaire de *Heim ins Reich* de Claude Lahr. À l’écran, on a pu le voir récemment dans *Hinterland*, *Der Passfälscher* de Maggie Peren et *em* de Margarethe von Trotta , aux côtés de Vicky Krieps, la petite-fille de Robert Krieps. Les personnages qu’il a incarnés jusqu’à présent au cinéma ne sont toutefois pas particulièrement sympathiques. Même les personnages les plus effroyables ont une détresse intérieure, explique Limpach. De plus, on peut s’en approcher par le prisme de l’humour. « Il y a peu de héros dans la vraie vie. » Il choisit ses rôles principalement en fonction de leur pertinence : « Si j’étais coquet, je dirais que j’ai trop lu Adorno et Horkheimer pour faire partie de l’industrie du divertissement. »

Limpach se considère comme un « Escher », même s’il ne vit plus aujourd’hui dans le quartier de la Südstadt. Son grand-père travaillait à la fonderie, son arrière-grand-père était mineur et son père professeur de mathématiques au LHCE. Il est lui-même devenu père il y a quatre mois. Sa femme, Caroline Huberty, s’est présentée en juin aux élections à Differdange sous les couleurs du LSAP. Alors que Marc Limpach est très peu actif sur les réseaux sociaux, elle publie régulièrement des photos illustrant les succès de son mari, dont elle est visiblement très fière. En revanche, il contrôle minutieusement son image. Bien qu’il soit connu d’un large public depuis 2018 au plus tard, date à laquelle la série germano-luxembourgeoise Bad Banks a connu un grand succès, on ne trouve aucun portrait de lui dans les médias locaux. Ce n’est pas un hasard. Lorsqu’il a été interviewé, c’était à l’occasion d’événements tels que la remise des prix du cinéma, le succès de Bad Banks, des lectures publiques ou des pièces de théâtre. Il s’exprime dans les médias de manière ciblée, par exemple dans des commentaires sur RTL sur divers sujets tels que l’importance de la démocratie avant les élections municipales ; les similitudes entre La Montagne magique de Thomas Mann et le Forum économique mondial de Davos, ou entre 1984 d’Orwell et le manque de liberté de la presse en Russie.

Les personnes qui le connaissent et qui ont travaillé avec lui apprécient ses exigences élevées en matière de travail artistique, son ambition, son « attitude intègre ». Son ami Denis Scuto explique que Marc Limpach a contribué à faire évoluer le récit de la Seconde Guerre mondiale au Luxembourg. D’autres lui prêchent une grande assurance teintée d’arrogance ; en tout cas, il ne se distinguerait pas par une « humanité exagérée ». Il en ressort l’image d’un homme qui accomplit ses nombreuses tâches avec passion et une bonne dose d’addiction au travail. Ses proches admirent cette énergie débordante, sans toutefois pouvoir l’expliquer. Comment parvient-il à concilier toutes ces activités ? Ce matin, ce n’est pas son bébé qui l’a réveillé, mais son réveil, à cinq heures et quart, raconte-t-il. Il a ensuite rédigé ses premiers e-mails. Il ne passe pas ses jours de congé « à la plage », mais sur les plateaux des deux ou trois films qu’il tourne chaque année. Pour *Der Passfälscher*, ses scènes de bureau ont été tournées en trois jours. Il a besoin de peu de sommeil, dit-il. Tout cela ne lui pèse pas.

Il n’aime guère parler de lui-même. Si la conversation devient trop personnelle, il change de sujet et se met à philosopher. C’est le cas, par exemple, lorsqu’on lui demande qui le connaît vraiment. Il rit et lève les bras au ciel. À cette question, la plupart des gens répondraient sans doute « mes bons amis et ma famille ». Marc Limpach, quant à lui, se demande plutôt ce que signifie « connaître » quelqu’un. À un autre moment de la conversation, il déclare : « On se sent à l’aise avec des gens qui ne nous posent pas mille questions, mais qui nous comprennent tout simplement. »