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Cinéma 7 min de lecture

Le rideau est tombé

Festival international du film de Berlin

Article paru dans Édition mars 2023
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À la fin, le générique défile. Avec les gagnantes et les gagnants, les lauréats et ceux qui sont passés inaperçus, les distingués et ceux qui sont venus prendre un café. Le public se frotte les yeux, s’habitue à la lumière éblouissante de ces dernières journées de février, titube vers la sortie, se rassemble et retrouve rapidement le rythme de la vie quotidienne. La presse fait le bilan, publie ses critiques et constate que le Festival international du film de Berlin présente avant tout des films qui ne seront jamais projetés dans les salles de cinéma ni ne deviendront des succès de public. Et si c’est le cas, ce n’est que lors d’un chaud dimanche d’été, lorsque le public préfère passer des heures tranquilles au bord du lac plutôt que de supporter l’atmosphère moite et renfermée d’une salle de cinéma. Une récompense de la Berlinale peut alors peut-être encore susciter un peu d’attention et faire l’objet de quelques lignes dans la presse, mais rien de plus. Le festival de Berlin se transforme de plus en plus en une réunion d’anciens de l’élite cinématographique, qui se nourrit de la gloire d’antan et se délecte de ses propres œuvres. Tandis que l’on considère les spectatrices et spectateurs comme perdus au profit des services de streaming, pris dans la frénésie des séries.

Il faut remplir notre devoir de chroniqueurs : l’Ours d’or du meilleur film de la 73e Berlinale revient au Français Nicolas Philibert et à son film *Sur l’Adamant*. Le jury a récompensé ce film, qui met en scène les visiteurs d’un centre d’accueil parisien pour personnes souffrant de troubles psychiques, pour sa dimension humaniste. Il serait la preuve cinématographique de la nécessité de pouvoir s’exprimer. « T’es fou, ou quoi ? », a réagi laconiquement le documentariste français, incrédule face à cette distinction. La présidente du jury, Kristen Stewart, avait déclaré au début de la Berlinale qu’elle aimait les films bruts et décalés. C’est exactement le cas de *Sur l’Adamant*, qui plonge le spectateur dans les destins des personnes atteintes de troubles psychiques qu’il met en lumière, reflète leurs points de vue et ouvre ainsi une fenêtre sur leur univers. Cela correspond à l’ambition politique de la Berlinale. Même s’il remporte l’Ours d’or, on ne pourra pas prédire à ce film, s’il sort en salles ici, un destin autre qu’une existence de niche dans les cinémas d’art et d’essai. Il en a été de même pour le film d’Adina Pintilie, *Touch Me Not* – un semi-documentaire qui a remporté l’Ours d’or en 2018 – et pour le documentaire de Gianfranco Rosi, *Seefeuer*, qui a été sacré meilleur film en 2016. La récompense décernée au film français a donné l’impression d’être une solution de secours, parce qu’on ne voulait privilégier personne d’autre. Ou bien le compromis le plus simple dans une compétition sans grand relief.

Le Grand Prix du jury a également été décerné à *Roter Himmel* de Christian Petzold, deuxième volet de sa trilogie amoureuse. La première partie, *Undine*, avait été présentée il y a trois ans, et Paula Beer y avait alors remporté l’Ours d’argent de la meilleure actrice dans un rôle principal. Petzold est d’ailleurs un invité souvent récompensé à Berlin. En 2012 déjà, il avait remporté l’Ours d’argent de la meilleure réalisation pour *Barbara*. Son nouveau film, de loin le plus abouti des cinq contributions allemandes, raconte la cohabitation de quatre jeunes gens au bord de la mer Baltique, tandis que les forêts brûlent dans l’arrière-pays. Un film à la fois d’une grande actualité et divertissant. L’Ours d’argent « Prix du jury » a été décerné à João Canijo pour son film magique *Mal Viver*. À travers des images envoûtantes, le réalisateur portugais y explore les âmes meurtries de cinq femmes qui tiennent un hôtel familial. Dans la section « Rencontres » de la Berlinale, le film jumeau *Viver Mal* a été présenté en parallèle ; ce film, qui se concentre sur les clients de l’hôtel, fait de ce double projet un chef-d’œuvre du cinéma contemporain. L’Ours d’argent de la meilleure réalisation a été décerné à Philippe Garrel pour son film *Le Grand Chariot*, une œuvre aussi mouvementée qu’émouvante sur une famille de marionnettistes qui explore la tradition familiale. Il y est question d’amour, de famille, d’amitié, de paternité et, bien sûr, d’art. Garrel a dédié cet Ours au grand maître Jean-Luc Godard, qui avait été récompensé à Berlin dans les années 1960 pour *Alphaville*.

Le jury a fait preuve d’audace dans le choix de la meilleure performance d’actrice. C’est Sofía Otero, âgée de huit ans, qui a été récompensée. Dans le film *20 000 espèces d’abeilles* de la réalisatrice basque Estibaliz Urresola Solaguren, elle incarne avec un naturel impressionnant un garçon de son âge en quête de lui-même et de son identité. C’est ainsi que, pour la première fois, un Ours d’argent a été décerné à un enfant. « On voit rarement autant d’émotions et, en même temps, une solitude aussi bouleversante », a déclaré Francine Maisler, membre du jury, à propos de cette distinction. L’avenir de Sofía Otero montrera si ce prix est une récompense ou s’il est devenu un fardeau. La Berlinale a complètement oublié le sort de Nazif Mujic, ferrailleur bosniaque et acteur amateur, qui avait remporté le prix du meilleur acteur à Berlin il y a dix ans. Il jouait alors son propre rôle dans le film *Aus dem Leben eines Schrottsammlers* (De la vie d’un ferrailleur). À l’automne de la même année, il est revenu en Allemagne en tant que demandeur d’asile ; il a été classé comme réfugié économique et son expulsion, qui avait été prononcée, a d’abord été suspendue dans le cadre d’une tolérance. À l’été 2014, il est retourné en Bosnie. Trois ans plus tard, il a vendu son Ours d’argent afin de subvenir aux besoins de sa famille et de rembourser ses dettes. En janvier 2018, il a tenté à nouveau de trouver en Allemagne une solution à la situation précaire de sa famille. Il est décédé en Bosnie pendant la Berlinale 2018.

L’Ours d’argent de la meilleure interprétation dans un second rôle a été décerné à Thea Ehre pour sa prestation dans le film de Christoph Hochhäusler, *Bis ans Ende der Nacht*. L’authenticité, la pureté et la beauté de son jeu ont « époustouflé » le jury, a déclaré la présidente du jury, Kristen Stewart. Ehre incarne une femme transgenre chargée de mener l’agent infiltré Robert (Timocin Ziegler) jusqu’à un criminel. Pour couronner cette réunion de classe à la Berlinale, Angela Schanelec a reçu l’Ours d’argent du meilleur scénario pour son œuvre *Music*, une adaptation libre du mythe d’Œdipe qui, par son caractère fragmentaire et riche en allusions, n’est ni un film facile à appréhender ni un film tout simplement incompréhensible. Schanelec avait déjà remporté en 2019 l’Ours d’argent de la meilleure réalisation pour son film difficile *Ich war zuhause, aber…*, avec Maren Eggert dans le rôle principal. La coproduction luxembourgeoise *Ingeborg Bachmann – Reise in die Wüste* de Margarethe von Trotta est repartie les mains vides.

Reste à voir si l’édition de cette année de la Berlinale donnera lieu à de grandes impulsions artistiques ou si certains films resteront dans les mémoires. On observe toutefois deux tendances qui ouvrent la voie à la Berlinale pour qu’elle rejoigne le second rang des festivals de cinéma : on laisse les films grand public aux festivals de Cannes ou de Venise, ainsi que le nombre élevé de récompenses décernées à des participants récurrents.