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Feuilleton 6 min de lecture

Le champion franchit une nouvelle étape au MNAHA

« Les visages de Kutter », tel est le titre prometteur de la nouvelle exposition présentée au MNAHA. L'artiste entretient une longue tradition avec le musée. Depuis 1946, le Musée national du Luxembourg, situé au…

Article paru dans Édition février 2024
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« Les visages de Kutter », tel est le titre prometteur de la nouvelle exposition présentée au MNAHA. L’artiste entretient une longue tradition avec le musée. Depuis 1946, le Musée national du Luxembourg, situé au Fischmarkt, a déjà présenté cinq rétrospectives consacrées à Kutter.

La nouvelle exposition présente Kutter sous un jour nouveau. On y perçoit clairement la volonté de le « dépoussiérer » en quelque sorte, de le faire descendre de son piédestal, de le rendre plus accessible. Et qui sait, peut-être que grâce à ce nouveau regard, l’énigmatique Kutter séduira-t-il également les jeunes générations… En tout cas, la nouvelle exposition offre de nombreux points de départ.

Ce titre ambigu doit être compris comme une déclaration d’intention. Ainsi, l’exposition présente presque exclusivement ses portraits emblématiques, ces tableaux typiques de Kutter, avec leurs visages déformés aux nez surdimensionnés – stylisés avec ironie, mais sans jamais basculer dans la caricature.

Jusqu’à aujourd’hui, Kutter – longtemps rejeté et méconnu au Luxembourg, bien plus apprécié en France et en Belgique, et dont les œuvres ont été qualifiées d’« art dégénéré » par les nazis – a marqué des générations de peintres et continue d’inspirer des imitateurs. Ainsi, le peintre luxembourgeois contemporain Roland Schauls, avec sa peinture figurative et ses portraits de clowns, s’inspire indéniablement de lui.

« Les sculptures constituent les œuvres les plus importantes de l’œuvre de Kutter. C’est en elles que son style expressionniste s’exprime pleinement », explique Lis Hausemer, co-commissaire de l’exposition. « On y retrouve ces torses surdimensionnés, ces petites têtes aux petits yeux et au grand nez, une approche archétypale, presque caricaturale. Elles adoptent des postures comme si elles posaient devant un appareil photo : une référence très présente chez Kutter, puisque son père était lui-même photographe. » On raconte que les commanditaires de Kutter étaient souvent mécontents de la manière dont il les représentait. En effet, Kutter peignait de manière expressionniste, et non pas de façon réaliste ; avec des couleurs vives, des contrastes marqués, des arrière-plans sombres et des lignes anguleuses.

Grâce à la campagne de financement participatif « Klammt mat an d’Course ! » menée précédemment, le musée Kutters a pu acquérir le célèbre portrait « Le Champion » de Kutter : un portrait du célèbre cycliste luxembourgeois Nicolas Frantz, qui a remporté le Tour de France deux fois de suite (en 1927 et 1928) et qui, semble-t-il, n’appréciait pas particulièrement ce portrait. La campagne a été soutenue par des cyclistes professionnels de renom : Christine Majerus et les frères Andy et Fränk Schleck. L’œuvre, qui fait désormais partie des collections nationales, revêt, selon le directeur du musée Michel Polfer, une « importance capitale ». Elle constitue la pièce maîtresse de cette exposition. À l’instar des grandes compétitions sportives internationales, elle est présentée dans les salles Kutter, entourée des noms des 557 donateurs et donatrices. Devant elle se trouve le vélo de l’ancien cycliste originaire de Mamer, une relique rouillée placée juste à côté du chevalet de l’artiste.

Pour la première fois, cette exposition met également en lumière le processus créatif de Kutter. Un espace est ainsi consacré à la technique picturale de l’artiste, dont « personne ne s’était vraiment intéressé jusqu’à présent », selon la co-commissaire Muriel Prieur. C’est désormais chose faite, notamment grâce à une présentation PowerPoint pédagogique qui montre que Joseph Kutter n’était en aucun cas un peintre aussi « instinctif » qu’on le pensait jusqu’à présent.

Cette genèse transparaît surtout dans son tableau *Le Pêcheur*, un dessin au fusain sur lequel il a travaillé pendant plus d’un an, entre 1932 et 1933. On y voit d’anciens croquis et esquisses qui témoignent du temps et de la minutie qu’il consacrait à la finition de ses œuvres. Sur des banderoles transparentes, des citations de l’artiste, arrachées à leur contexte, viennent à la rencontre des visiteurs, comme par exemple : « La fraîcheur de mes tableaux, ce qui semble fortuit, vient du fait que les tableaux sont finalement achevés d’un seul coup, à un moment propice qui doit venir de lui-même. » (Joseph Kutter, 1934)

Grâce à son épouse, Rosalie Sedlmayr, fille d’un industriel bavarois, Kutter jouissait d’une relative sécurité financière. En 1927, il acquit un terrain à Limpertsberg et y fit construire une maison de maître de style Bauhaus, peinte en rose pâle. L’architecture Bauhaus, avant-gardiste et encore inhabituelle au Luxembourg, qui se démarquait de manière provocante des villas bourgeoises du Limpertsberg, fit beaucoup parler d’elle à l’époque. Actuellement, la villa Kutter (propriété privée) fait l’objet d’une restauration minutieuse. (L’architecte Diane Heirend donnera une conférence à ce sujet le 29 février au MNAHA.)

Les commissaires Lis Hausemer et Muriel Prieur misent résolument sur une scénographie « durable ». « Cette exposition est également innovante dans la mesure où nous avons réaménagé les salles Kutter du musée tout en conservant la muséographie mise en place pour la précédente exposition temporaire », a également souligné le directeur du musée, Michel Polfer, lors de la visite de presse. « Cette exposition est donc pour nous l’occasion de développer de nouvelles habitudes, plus durables, pour le musée, et ce à différents niveaux, que ce soit lors de la préparation, du transport, du choix des œuvres ou encore de leur accrochage. »

À la fin de la visite, on découvre des affiches d’exposition historiques ainsi que des articles de journaux. Chez Kutter, on ne peut sans doute pas s’affranchir complètement des piédestaux et du culte des héros nationaux.

Ses portraits de famille paraissent déformés et presque détachés de la réalité – surtout lorsqu’on les contemple rétrospectivement. C’est un peu comme si, ces dernières années, en raison de cette mystérieuse maladie qui l’a emporté prématurément, Kutter avait tourné le dos à sa famille. Mais aussi comme s’il était détaché et perdu, à l’image de ce qui était courant dans l’expressionnisme.

L’œuvre « Les visages de Kutter » s’inscrit ainsi dans la lignée des expositions précédentes du MNAHA, tout en restant sans prétention et en produisant un effet saisissant devant les murs bleus. Le tableau représentant son épouse Rosalie, intitulé « La femme du peintre » (1924), se détache notamment par ses tons pastel verdâtres, qui lui confèrent un aspect clairement éthéré (rappelant l’influence de Cézanne sur Kutter), et éclipse tout le reste. La scénographie bleue, toute en simplicité, s’avère ainsi être un véritable coup de chance.

« Les visages du Kutter », nouvelles facettes de
notre collection, jusqu’au 9 septembre au
Musée national du Marché aux Poissons (MNAHA).
www.nationalmusee.lu