Le New York Times, le Guardian, la BBC. La liste des nécrologies consacrées à Léon Krier est menée par les médias les plus prestigieux au monde. On y met régulièrement en avant Poundbury, la ville anglaise conçue par Krier selon les principes du modèle urbain polycentrique qu’il prônait et dans un style architectural traditionnel ; ce projet, qui a bénéficié du soutien actif du roi Charles III, a été achevé l’année dernière. Au Luxembourg, les hommages rendus à Krier se sont révélés relativement mitigés. Le journal *Das Wort*, par exemple, l’a qualifié d’« adversaire du tramway ». En tout cas, son pays natal ne semble plus guère l’associer à quoi que ce soit. Tout au plus, les polémiques autour de la conception de la Cité judiciaire, que Léon Krier avait prévue avec son frère Rob, sont peut-être encore connues de certains.
Léon Krier est resté toute sa vie une personnalité ambivalente. La faute en incombait avant tout à lui-même et, dans une moindre mesure, à la foule d’admirateurs aveugles dont l’architecte vedette s’entourait de plus en plus. Il n’était en tout cas pas un extrémiste de droite, ni même un négationniste, comme certains ont cru le percevoir après la publication de sa monographie sur Albert Speer (d’Land du 25 novembre 2022). Tout au plus un provocateur et, surtout ces derniers temps, un compagnon de route tout de même conservateur, mais aussi une figure de plus en plus tragique – puisqu’il a finalement échoué dans sa vision d’une renaissance de la ville humaniste selon un modèle classique. Un échec dû non seulement à son intransigeance, mais aussi à l’air du temps et à la cupidité de ses contemporains. Pourtant, il semble qu’il en ait tiré très tôt une attitude esthétique fondamentale. Dès 1992, il parlait, dans une réflexion sur lui-même, d’« une vie de gaspillage et d’échec, une vie moderne ».
Florian Hertweck, professeur d’architecture à l’Uni.lu, se souvient d’une « personnalité complexe, mais aussi importante », qui aurait par exemple voulu « démystifier » l’architecture de Speer, pour ensuite la « remystifier » aussitôt. Lors d’entretiens privés, Krier se serait toujours montré très « nuancé ». En revanche, il aurait récemment publié dans des médias d’extrême droite et attisé la haine contre la diversité.
Krier ne restera pas dans les mémoires avant tout comme architecte – il a tout simplement trop peu construit pour cela, fidèle à sa maxime « Je suis architecte parce que je ne construis pas », par laquelle il contestait implicitement le titre professionnel de ses collègues modernistes. Non, ce sont plutôt sa critique du modernisme, ses nombreux écrits, ses magnifiques dessins et ses diagrammes sarcastiques, son engagement précoce en faveur des matériaux de construction naturels, son combat contre le morcellement des villes historiques en zones fonctionnelles et la suburbanisation qui en résulte qui resteront dans les mémoires.
Il y a quelque temps encore, Alain Linster a vu sa demande d’adhésion à titre de membre d’honneur de Léon Krier auprès de l’Ordre des architectes local rejetée. On lui a en effet opposé que Léon Krier n’était pas titulaire d’un diplôme d’architecture. En effet, Krier avait abandonné ses études d’architecture à Stuttgart au bout de six mois seulement. « Mais quel architecte luxembourgeois peut se vanter d’avoir été régulièrement évoqué dans le New York Times ? », fait remarquer Linster, cofondateur du Musée luxembourgeois d’architecture. Quoi qu’il en soit, les archives personnelles de Krier ont récemment été transférées aux États-Unis. Tout comme, auparavant, les archives de son frère Rob Krier, décédé en 2023, avaient trouvé un foyer définitif à Francfort. L’université de Notre Dame, dans l’État de l’Indiana, qui gère désormais la succession de Léon Krier, a lancé la construction d’une nouvelle aile spécialement dédiée à cet effet.
« Au Luxembourg, c’est un peu comme si on se mettait à l’écart des autres Luxembourgeois pour mieux s’en sortir », a récemment déclaré avec ironie l’architecte François Valentiny lors d’une interview sur 100,7. En réalité, l’éloignement de Léon Krier par rapport au Luxembourg a commencé dès la fin des années 60, début des années 70, lorsque Krier a dû assister de loin à la disparition progressive d’un patrimoine bâti de plus en plus important, cédant la place à la volonté de modernisation des autorités municipales. Si l’on voulait résumer l’impact, sur le plan de l’histoire des idées, de la destruction du Boulevard Royal, Léon Krier aurait la réponse : « La récente dévastation de Luxembourg par les forces combinées de l’urbanisme et de la construction m’a éloigné de ma patrie, mais elle a donné un sens et une direction à ma vie ». Il décida dès lors de s’attaquer à cette évolution par le biais de ses écrits.
Dessinateur de grand talent, il avait en effet trouvé un emploi chez James Stirling à Londres après avoir interrompu ses études et avait connu, en l’espace de quelques années, une ascension fulgurante sur la scène architecturale internationale. En 1973, Krier publia l’article « Park oder Parking » (d’Land du 2 février 1973), dans lequel il attaquait de front les « fantasmes urbanistiques déchaînés » et la « bêtise aveugle » de la ville de Luxembourg, qui, dans le cadre du PAG-Vago, souhaitait déboiser le parc situé entre l’avenue Marie-Thérèse et l’avenue Monterey pour le remplacer par un parking souterrain – ce qui ne s’est finalement pas produit.
Lorsque l’architecte français Roger Taillibert fut chargé en 1978 de concevoir le bâtiment du Parlement européen au Kirchberg, Krier s’opposa une nouvelle fois à ce projet. À l’époque, Krier enseignait depuis plusieurs années à l’Architectural Association de Londres et avait obtenu, deux ans plus tôt, la deuxième place du concours organisé à Paris pour le réaménagement du parc de la Villette. Devant une salle comble, il donna une conférence à l’ancienne Bibliothèque nationale intitulée « Analyse et projet pour une ville en danger ». Selon Krier, la ville de Luxembourg s’était transformée en une « ville administrative monotone » depuis la démolition des remparts. Les habitants auraient fui vers les banlieues, emportant avec eux toute vie urbaine. Il fallait préserver la ville de manière radicale et faire du Kirchberg un véritable quartier résidentiel et de vie. Krier prônait un urbanisme modéré et dense plutôt qu’une expansion inefficace de la ville. Le projet de Taillibert a lui aussi fini par être mis de côté.
« Il s’est attaqué à toutes les institutions à lui seul », déclare l’architecte Colhum Mulhern, non sans admiration. Or, au Luxembourg, les attaques frontales ont toujours été la voie royale vers la marginalisation. Pour son projet de réaménagement du Kirchberg, que Léon Krier avait déjà présenté à l’échelle internationale avant de le soumettre aux Bâtiments publics, il a attendu en vain, des années plus tard, un accusé de réception, comme le raconte Mulhern. Originaire d’Irlande, il a quitté Belfast pour s’installer au Luxembourg à la fin des années 80. Mulhern avait entendu parler des frères Krier pendant ses études d’architecture et avait décidé, avec sa femme, de s’établir au Grand-Duché. Ce dernier lui a trouvé un emploi au Luxembourg ; par la suite, Mulhern a assisté Krier dans la conception de Poundbury.
Emmanuel Petit devait rencontrer Krier à Yale, alors que son père, Jean Petit, « moderniste pur et dur », s’était battu en première ligne contre la Cité judiciaire des frères Krier. À cette époque, Léon Krier et Emmanuel Petit enseignaient tous deux à l’université américaine et entretenaient « de très bons rapports », même si, dès qu’il était question d’architecture, le débat devenait immédiatement « extrêmement idéologique », comme le rappelle Emmanuel Petit. Un jour, il aurait observé Krier, dont la façon de s’habiller lui rappelait l’écrivain Tom Wolfe, en train de distribuer à ses étudiants des reproductions de maisons de Le Corbusier et d’Adolf Loos en leur demandant : « Maintenant, refaites-les dans un style classique », ce que Petit trouvait « totalement absurde ». Les frères Krier ont toutefois sans aucun doute joué un rôle déterminant dans la « codification du postmodernisme », comme le souligne à juste titre l’architecte et auteur d’un ouvrage sur l’ironie dans l’architecture postmoderne.
Lucien Steil enseigne encore aujourd’hui aux États-Unis, à l’université de Notre Dame, réputée pour son architecture traditionnelle. Il partage avec Léon Krier non seulement son éloquence, mais aussi un goût pour les tenues inhabituelles. Ce qui, chez Krier, se traduisait par un chapeau et un costume trois pièces, est complété chez Steil par des bottes de cow-boy. Sur le plan du goût, Krier aurait sans doute trouvé cela un peu trop exagéré, mais sur le plan programmatique, les deux hommes ont toujours été sur la même longueur d’onde. Chez Krier, c’est l’approche anticapitaliste qui le fascinait, ainsi que l’intérêt pour les matériaux de construction naturels et la technologie simple, qui s’inscrit dans le cadre des lois naturelles de la gravité. Dans le cadre de sa thèse à la faculté d’architecture de Paris, Steil avait élaboré une alternative au projet de rénovation d’Esch, en accordant une attention particulière à la tradition du logement social et à la diversité sociale. Ou, comme le formule Steil lui-même : « La ville comme instrument de la lutte des classes et partie intégrante du programme urbanistique ».
Pour Lucien Steil, Krier n’a jamais été un « revivaliste », mais « un esprit créatif qui voyait dans le classique une opportunité pour la modernité sous une forme évolutive – et non, comme le modernisme, un dogme anti-historique figé et stagnant ». Qu’il s’agisse de la Town Hall de Krier à Windsor ou du lotissement de Seaside en Floride, c’est bien un moderniste créatif qui était à l’œuvre ici, quoi qu’en disent certains. Si, à Seaside, la plage est désormais privatisée et si, à Poundbury, les habitants encombrent de voitures la place principale conçue par Krier, c’est parce que même un bon urbanisme ne peut compenser l’absence d’une « dimension culturelle ».
Christian Bauer fait partie de ces architectes qui n’ont jamais rompu avec Léon Krier. « Leo » a été vivement critiqué et il en a beaucoup souffert, raconte Bauer. Krier avait raison en matière d’urbanisme. Quant à son langage formel, il était tantôt plus, tantôt moins approprié. « Il remettait simplement les choses en question, et au Luxembourg, on n’apprécie pas vraiment cela. » De plus, Krier n’avait en réalité aucun « interlocuteur », ce qui l’a contraint à se « radicaliser » sans cesse. « Je suis un contextuel », déclare Bauer à propos de lui-même : Dans une vieille ville, il faut rénover. Dans d’autres cas, le modernisme peut être la meilleure solution. Une chose est sûre : « Krier a enrichi la culture architecturale ». Souvent, les architectes vivent dans leur propre bulle – en raison de contraintes économiques, mais aussi parce que les clients ne veulent généralement pas qu’on leur fasse la leçon. Ces dernières années, Krier a toutefois « mené une belle vie », comme le constate Bauer avec satisfaction. Cela a compensé ses premières années difficiles.