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Feuilleton 13 min de lecture

Ensemble, sans vêtements

Pas aussi libres que les Allemands, moins prudes que les Français : état des lieux de la culture du sauna et de la nudité chez nous

Article paru dans Édition novembre 2024
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Un mardi midi d’octobre, quelques nageurs et nageuses flottent dans le bassin de l’espace sauna du centre de bien-être de Mondorf. Le ciel est gris, les touristes se font plus rares. Tout le monde porte un maillot de bain : depuis environ 15 ans, il n’est plus permis de se baigner nu à Mondorf. « C’est notamment une réaction au fait que de nombreux Français ne voulaient pas venir chez nous à cause de la nudité », explique Marie-Anne François, responsable de la communication des thermes. La frontière avec la France se trouve juste à l’intérieur du village. Vincent Walter, lui-même Français, s’y est en revanche habitué. Il travaille depuis dix ans à Mondorf et est responsable de l’espace bien-être ; il est assis à la table du bar aux fruits, vêtu d’une tenue de sport. Quelles sont les motivations des personnes qui viennent ici ? Les gens font de plus en plus attention à leur santé, répond-il.

« Nous ne sommes pas un espace naturiste », explique Vincent Walter, « mais un espace sans vêtements » : dans le sauna, tout le monde est nu et peut se rendre à la douche dans cette tenue. Ensuite, il est demandé de revêtir un peignoir, un maillot de bain ou une serviette de bain. Il est interdit de prendre un bain de soleil nu sur les transats. À Mondorf, il existe un « sauna pour débutants » destiné à tous ceux pour qui la vue de dizaines d’organes génitaux d’inconnus est trop difficile à supporter : dans le sauna « Textiili », chauffé à 65 degrés, tout le monde doit garder ses « parties intimes » couvertes. Vincent Walter raconte qu’il est déjà arrivé que des femmes souhaitent se baigner sans haut de bikini. Elles auraient demandé pourquoi les hommes avaient le droit de nager torse nu. Walter ne se laisse pas entraîner dans une discussion féministe. Il renvoie plutôt les femmes au règlement intérieur.

Les êtres humains naissent nus, puis ils commencent à s’habiller. Non seulement parce qu’il fait parfois froid, mais aussi parce que la nudité est régie par des normes sociales. On sait plus ou moins clairement quand et où l’on a le droit de se dénuder. Les personnes qui se déshabillent dans un musée ou dans un supermarché sont des exhibitionnistes et sont sanctionnées. La manière dont les gens se comportent généralement vis-à-vis de leur corps nu, qu’il soit source de pudeur ou non, est profondément ancrée dans la culture et, en partie, dans la religion. Lorsque Adam et Ève ont pris conscience de leur nudité, ils ont soudain éprouvé de la honte : sans plus attendre, ils ont suspendu des feuilles de figuier devant leurs parties génitales.

Dans le sauna, dont les origines remontent très probablement à il y a 10 000 ans dans l’actuelle Finlande, la nudité n’est pas seulement souhaitée, mais obligatoire. Le premier sauna aurait consisté en un grand trou creusé dans le sol, dans lequel on plaçait des pierres sur lesquelles on allumait un feu. On y empilait ensuite des brindilles ou de la paille, on versait de l’eau sur les pierres, et l’on se réchauffait grâce à la vapeur. Le mot « sauna » viendrait de « soudnje » (trou dans le sol), un terme issu de la langue des Sámi, le peuple autochtone de Laponie. Dans le nord de l’Europe, le sauna était un lieu païen de vie communautaire où se déroulaient également d’importants rituels marquant les transitions de la vie, comme les naissances ou les décès. Tant dans les cultures islamiques qu’au Mexique autochtone ou au Japon, les gens transpirent ensemble depuis toujours, motivés par cette pause dans le quotidien, mais aussi par la promesse d’un système immunitaire renforcé, d’une détoxification bénéfique pour la santé et d’une détente profonde. Il existe désormais un championnat du monde des « Aufgüsse », c’est-à-dire de la cérémonie aux huiles essentielles. En Finlande, il y a plus de saunas que de voitures ; depuis 2020, la culture finlandaise du sauna fait partie du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

On se met nu dans le sauna non seulement pour des raisons d’hygiène – dans des pays comme la Grande-Bretagne et la France, l’hygiène est sacrifiée au profit de la pudeur et on garde son maillot de bain –, mais aussi comme geste symbolique : l’homme se débarrasse ainsi de tout ce qui est superflu avant le rituel du bain. Le christianisme n’appréciait guère ni les païens ni la nudité. Au XVIIIe siècle, le sauna est passé de mode, avant de connaître un nouvel essor à la fin du XIXe siècle : le premier club naturiste a été fondé à Essen en 1893. Le naturisme, qui a rencontré un vif succès en Allemagne, avait pour objectif de réformer la société par le corps et s’opposait à la petite bourgeoisie prude.

Au Luxembourg, on trouve désormais des saunas aux quatre coins du pays. Dans le nord, quelques spas privés équipés de saunas ont même vu le jour ; leur location pour deux heures coûte 175 euros. À l’ère du « self-care », la demande en matière de bien-être et de détente est forte. Dès 1953, l’hôtel Voelker-Klein, situé à Neudorf et à Niederwampach, avait aménagé un sauna pour ses clients au sein même de l’établissement. « Tous les locaux sont conçus de manière aussi pratique et chaleureuse que possible, car l’aspect psychologique joue un rôle majeur dans la cure thérapeutique. Le vestiaire est volontairement bas, avec un plafond arrondi, afin de distraire les visiteurs et de les amener à se recentrer sur eux-mêmes », rapportait le journal « Die Wort » lors de l’inauguration dans la capitale. Au cours de la décennie suivante, les saunas se sont progressivement imposés dans notre pays. Le premier a ouvert ses portes à Esch-sur-Alzette en 1962, suivi d’un autre à Dudelange en 1968. À l’époque, ils étaient encore séparés par sexe ; la fréquentation mixte des saunas n’était pratiquement pas autorisée. En 1969, lors de la construction de la piscine de Bonneweg, un sauna y fut également intégré. En 1974, le « Sauna Therm » ouvrit ses portes à Bonneweg-Verlorenkost, dans un bâtiment conçu par l’architecte Paul Retter. (À l’époque, on invitait encore des prêtres aux inaugurations des installations sportives afin qu’ils invoquent la « bénédiction de Dieu » sur les thermes.) Les Luxembourgeois y prirent goût. « Une véritable fièvre du sauna s’est emparée des Luxembourgeois », écrivait la Revue en 1975. Un peu plus tard, en 1980, la première (et unique) association naturiste du pays fut fondée. Le Grand-Duché catholique découvrait de nouvelles libertés.

À la piscine de Bonneweg, le responsable Romain Post et les maîtres-nageurs Carlo Rueda et Mylène Giusti sont assis devant les saunas vides en ce jour de fermeture. Carlo Rueda est tatoué et porte une barbichette. « Les gens viennent pour évacuer tout ce qui les encombre. » Tout comme aux bains publics, il existe également à Bonneweg, outre les horaires réservés aux femmes, des horaires exclusivement réservés aux hommes. « Nous trouvons qu’il est très important de garantir l’égalité. Il y a une demande claire en ce sens », explique Romain Post. Outre les groupes d’hommes qui aiment simplement être entre eux, il n’est pas rare que l’endroit serve, certains jours, de lieu de rencontre pour des relations homosexuelles. Récemment, lors d’une séance réservée aux hommes, un homme a été interpellé dans le sauna pour avoir tenté de harceler sexuellement quelqu’un d’autre. « Il était important pour moi de ne pas passer cela sous silence, afin de montrer qu’il y a ici une tolérance zéro pour ce genre de comportement. » Les menottes lui ont été passées directement dans le sauna. Romain Post explique que cela ne s’était encore jamais produit de cette manière jusqu’à présent.

Aujourd’hui, la plupart des saunas organisent des journées réservées aux femmes. Seul le Pidal, à Walferdingen, développe une philosophie à ce sujet sur son site Internet : la journée réservée aux femmes « répond à une véritable nécessité sociale et psychologique (…) pour célébrer ensemble toutes les facettes de la féminité dans un cadre respectueux et bienveillant ». Cela ne fait pas l’unanimité. L’année dernière, trois hommes titulaires d’un abonnement à long terme ont saisi le tribunal de paix, car ils ne supportaient pas de se voir refuser l’accès au sauna du Pidal le jeudi en raison de leur sexe. Ils voulaient supprimer la Journée des femmes et réclamaient 1 000 euros de dommages-intérêts par personne à la piscine. La juge a statué que la piscine pouvait maintenir cette offre. Cet incident témoigne non seulement d’une mesquinerie sans précédent, mais surtout de l’importance de ces espaces protégés pour les femmes et du fait que la domination des hommes sur les femmes n’est pas une relique du passé.

Carlo Rueda minimise l’importance de la dimension de genre. Selon lui, l’ambiance serait plus détendue si les saunas étaient mixtes. « Quand il y a trois femmes ici et qu’un beau gosse va prendre sa douche, je peux aussi bien poser les mouchoirs sur la table. » Et après une journée réservée aux femmes, on a même déjà trouvé un gode dans un casier.

La plupart des habitués du sauna savent bien que certains ne viennent aux horaires mixtes que pour reluquer les corps des autres, le plus souvent féminins. Difficile de dire si la pornographie, accessible aujourd’hui en un clic, favorise ou limite ce genre de comportement. Les cas où des personnes se sont vu interdire l’accès au sauna en raison de leur comportement sexuel se comptent sur les doigts d’une main au cours de la dernière décennie, explique Vincent Walter à Mondorf. Il s’agit généralement de personnes disposant d’un abonnement à durée indéterminée. Elles ont eu un comportement à caractère sexuel ou ont, par exemple, systématiquement suivi d’autres clients. Elles ne sont plus autorisées à revenir, ce qui est plus ou moins la pratique courante dans tous les saunas. Serge Steinmetz, responsable du Pidal, explique que les échanges entre établissements ont permis de constater que les mêmes visiteurs tentent peu à peu leur chance dans différents saunas. Si l’on est expulsé du Badanstalt ou du Bonneweg, l’interdiction d’accès s’applique dans toute la capitale pendant un an.

Une femme raconte que certains hommes attendent qu’on se retrouve à deux dans la cabine du sauna pour commencer à nous dévisager, avoir une érection et se caresser. Comme les femmes sont généralement conditionnées à ne pas dénoncer ce genre d’incidents, mais plutôt à les garder pour elles avec honte, ces faits ne sont pas toujours signalés. D’autres femmes racontent qu’elles ne s’y rendent tout simplement plus lorsque le sauna est mixte. Ou qu’elles n’y vont plus qu’avec leur partenaire, car elles s’y sentent alors plus en sécurité. Elles rapportent que des hommes se seraient caressés ou auraient masturbé dans l’espace bien-être, c’est-à-dire dans le sauna ou aux toilettes. Freud qualifiait la pudeur, dans un esprit misogyne, de « qualité typiquement féminine », dont « l’intention originelle » serait de « dissimuler le défaut des organes génitaux ». C’est au mauvais endroit que le « mauvais sexe » manque de pudeur.

Le fait d’assimiler le corps nu à la sexualité est, outre une question de culture et d’éducation, aussi une question de maturité et de savoir-vivre. « Nous sommes très vigilants à cet égard. Nous voulons étouffer le problème dans l’œuf, mais bien sûr, nous ne pouvons pas tout éviter », explique Marie-Anne François. Carlo Rueda estime lui aussi que le nombre de cas non signalés est élevé. Malgré des rondes régulières, des incidents peuvent se produire. « Il y en a toujours qui passent entre les mailles du filet. Mais il ne faut pas laisser passer cela, il faut réagir », déclare Vincent Walter. « Je trouve qu’il est très important d’intervenir immédiatement, car cela rassure les autres personnes présentes et leur donne confiance », ajoute Mylène Giusti. Les personnes doivent pouvoir compter sur le soutien du personnel.

Il existe pourtant un code de conduite bien défini, que Romain Post résume ainsi. Il fréquentait déjà le sauna dès son plus jeune âge, il a grandi avec cette tradition. « Quand quelqu’un entre, on lève les yeux, puis on détourne le regard. » Tout le monde ne parvient pas à s’accorder sur ce dénominateur commun, qui consiste simplement à cohabiter. L’être humain reste un être humain, et parfois les nerfs sont à vif, explique Carlo Rueda. Il n’a aucun problème à recommander à quelqu’un, devant tout le monde, de prendre une douche froide. Serge Steinmetz explique que les hommes qui seraient excités malgré eux se comporteraient de manière totalement différente et quitteraient le sauna, gênés. Il n’a toutefois pas connaissance de tels cas.

Dans ce petit pays qu’est le Luxembourg, on trouve un mélange de nombreuses nationalités, qui ont toutes leurs particularités en matière de nudité. Le sauna familial, tel qu’il est pratiqué en Allemagne et en Scandinavie, n’existe pas sous cette forme au Luxembourg. Les Français ne sont pas habitués à ce que l’on enlève son maillot de bain pour prendre la douche à la piscine, ce qu’on appelle le « nu intégral ». À la piscine de Bonneweg, c’est autorisé. « Si quelqu’un s’en plaint, et certains le font, nous expliquons qu’il y a aussi bien des douches individuelles que des douches collectives », explique Carlo Rueda. Armand Ceolin, secrétaire de l’association naturiste, qualifie cette attitude d’hypocrisie : « C’est en France qu’on trouve le plus grand nombre de campings naturistes, mais il n’est pas possible de se doucher nu à la piscine ou d’aller au sauna. » L’association compte désormais 350 membres, dont un quart travaille dans le secteur de l’éducation. Elle dispose d’un terrain de quatre hectares sur lequel les membres peuvent jouer à la pétanque, pratiquer le tir à l’arc et se baigner nus. « Quand j’explique aux personnes intéressées ce qu’est le naturisme, à savoir une pratique familiale de la nudité collective dans le respect de la nature, où tout comportement à caractère sexuel est strictement interdit, la moitié d’entre elles ne sont plus intéressées », explique Armand Ceolin. Les femmes de l’association auraient connu une « évolution » et seraient en paix avec leur corps, tout comme les hommes. « Il faut un certain temps avant de prendre conscience que la nudité est quelque chose de normal. Certaines personnes ont besoin d’années, d’autres d’une vie entière, d’autres encore le savent dès l’âge de vingt ans : je n’ai ni de quoi avoir honte, ni de quoi être fier. »

À Bonneweg, on s’interroge actuellement sur les infrastructures et sur la manière dont elles répondent aux besoins des usagers. La table et les chaises installées devant les douches donneraient l’impression d’être « exposé aux regards » pendant la toilette. On envisage donc d’y installer un paravent afin de garantir davantage d’intimité.