BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Arts plastiques 7 min de lecture

Des objets porteurs d’histoires

Au Centre de Documentation sur les Migrations Humaines à Dudelange se construit une mémoire collective

Article paru dans Édition juin 2026
Partager l'article sur

Tricotée avec le CDMH, l’exposition Objets migrateurs s’apprête à ouvrir ses portes sous la houlette de Serge Wolfsperger et de « La Cie Marie Z… » qui l’a produite. Le metteur en scène et réalisateur s’est associé à Valérie Girard, professeure de français à l’École internationale de Differdange et à une vingtaine de ses élèves.

D’emblée, le titre, Objets migrateurs (premier titre, Les femmes de l’exil) donne le ton car s’il sera bien question de migration, de déplacement, de déracinement, ce sont les objets, souvent du quotidien, qui porteront ces histoires et mémoires. Le titre est un clin d’œil à celui choisi par la philosophe Barbara Cassin pour une expo en 2022 à Marseille, référence venue pourtant assez tard dans le projet, confie Serge Wolfsperger qui parle d’autres ouvrages qui l’ont accompagné comme Le musée de l’Innocence d’Orhan Pamuk.

Au départ, il y a un questionnement de Serge Wolfsperger par rapport à sa propre histoire familiale et à ses zones de mystère, à cette « famille faite de rencontres improbables où des histoires personnelles rejoignent l’histoire des peuples : l’Allemagne, la France, l’Algérie ». Il y a d’abord une volonté de comprendre cette vie marquée par l’absence du père :« J’ai été élevé par ma grand-mère dans un petit village. Je n’ai pas beaucoup vu ma mère durant mon enfance ».

Mais rapidement, il souhaite rejoindre d’autres histoires pour tendre vers une narration plurielle, « le partage des mémoires individuelles permet de construire une mémoire collective » dit-il. Ainsi dès le début, il veut associer des jeunes issus de l’immigration à son projet. Après une rencontre décisive avec Valérie Girard, collaboratrice pédagogique du projet, une classe d’élèves qui apprennent le français et un groupe qui suit un atelier de théâtre le rejoignent. Ils ont entre 15 et 17 ans, leurs origines sont multiples, Brésil, Cameroun, Cap-Vert, Inde, Portugal, Ukraine…

On se retrouve le 2 juin dans la classe de français dont treize élèves ont activement participé au projet. On fait connaissance. Serge leur est familier, depuis octobre il vient régulièrement travailler avec eux. Il fait l’éloge de « récits magnifiques », la professeure, elle, félicite les jeunes et les remercie d’avoir participé avec cœur à ce projet. On pose des questions, certains hésitent, d’autres osent, tous resteront pudiques et discrets. Le temps d’un cours on partage des bribes d’histoire, d’émotions, de ressentis. On évoque l’objet personnel à la base de chaque récit. Des histoires insoupçonnées se dévoilent, histoires de l’urgence ou de la résilience, histoires de guerre ou de voyage, histoires douloureuses ou libératrices.

Mais comment les élèves ont-ils accueilli le projet ? Brand, dont la mère est originaire du Cameroun, se lance : « C’est un chouette projet, quelque chose de nouveau, j’ai beaucoup appris par rapport au parcours de ma mère, j’ai connu les pays qu’elle a traversés, on a voyagé ensemble de la Belgique à l’Allemagne puis on est venu au Luxembourg. »

Quant à Hannah, elle a découvert une histoire qu’elle connaissait mal et qu’elle n’aurait pas creusé s’il n’y avait pas eu ce projet, « je n’aurais jamais demandé. Là, j’ai interrogé ma mère et ma grand-mère, je me suis fait des images dans la tête de ce qu’elles avaient vécu ». Cet objet était sur une étagère chez elle, « je passais devant mais je ne l’avais jamais remarqué », dit-elle, « quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a dit de le prendre, je ne savais pas ce que c’était ». Une carte d’identité, « … fabriquée dans le plus grand secret pour sauver une jeune femme qui devait fuir son pays ». Cette jeune femme, c’est l’aïeule d’Hannah qui a dû fuir l’Allemagne nazie en 1943.

Pour d’autres, comme Brand, l’objet s’est imposé : « Le pagne a toujours été là parce que ma mère l’emportait partout ». C’est le cas aussi pour Kevin, originaire du Cap-Vert, qui vers sept ans a fait un cadeau insolite à sa mère, un scorpion doré sous verre, acheté dans un kiosque et qui a toujours voyagé avec la famille : « cet objet, c’était plutôt quelque chose d’évident ».

La palette des objets est plurielle, comme le sont les histoires, on trouve une craie de Calaba, un journal intime, une poupée, un avion réalisé à partir de douilles de balles… Plusieurs objets sont encadrés, comme les clés de la maison d’Arsenii détruite pendant la guerre et dont le récit commence ainsi : « Aujourd’hui, ces clés sont exposées derrière une vitre. Elles n’ouvrent plus aucune porte. Mais autrefois, elles ouvraient notre maison. » Sur l’ordinateur, Serge lui montre le montage pour l’expo, on y voit une photo de la maison détruite et les clés posées dessus.

Rilson, originaire du Cap-Vert, est fier de participer : « Je ne me suis jamais dit qu’un simple passeport pouvait être exposé, franchement c’est juste une fierté, vu l’histoire derrière tout ça ». Cette histoire est celle de sa mère, « une femme persévérante et courageuse » dit son récit. Brand renchérit : « Pour moi aussi, c’est une fierté d’exposer le pagne de ma mère, parce que c’est une sorte d’héritage qu’elle a reçu de sa grand-mère, à qui elle tenait beaucoup, c’est une fierté de pouvoir partager son histoire à travers un simple tissu ».

Mais comment passer d’un objet du quotidien à un objet-récit ? La première étape a été d’écrire ce qui venait, puis il a fallu transposer le texte selon le point de vue de l’objet, en revanche la forme était libre, souligne Valérie Girard. Rodrigo confie : « C’était un peu difficile quand j’ai commencé à écrire car je ne savais pas trop d’où l’objet venait… un livre que ma mère a reçu de sa grand-mère et dans lequel sa copine a écrit un beau message. Puis ma mère m’a aidé, j’ai alors vu à quel point cela avait été difficile de tout laisser au Portugal pour venir au Luxembourg, sans aucune famille ici ». De son côté, Hannah ne savait pas comment raconter l’histoire car « même si ma mère me l’avait racontée, je ne savais pas comment l’écrire pour mettre des émotions dans le texte ».

Anastasiia, partie d’Ukraine en pleine guerre, dit avoir travaillé plutôt seule, « mais j’ai utilisé votre aide pour la grammaire et tout ça » dit-elle en s’adressant à Valérie, à Serge aussi qui évoque son beau et long texte, écrit tout de suite en français. Il parle d’un châle et d’une blouse appartenant à sa mère et auparavant à sa grand-mère. Les écrits ont mis du temps à se développer, « il a fallu d’abord mener une enquête à la maison, soulever des questions familiales, des secrets peut-être, les élèves ont dû faire tout cela alors que leurs parcours ne sont pas faciles » explique Serge Wolfsperger après la rencontre.

Au final, l’expérience est concluante. Kevin s’est senti « rempli de nostalgie » : « C’est un moment que j’avais oublié, je suis plutôt sur le présent donc cela m’a permis de revoir des choses de mon passé ». Une nostalgie partagée avec sa maman : « Je lui ai posé des questions sur son passé, je ne connaissais pas tout ». Isabela, avec son histoire de collier, s’est elle aussi sentie nostalgique. « J’avais des souvenirs d’un voyage » dit-elle, un voyage commencé au Brésil…

L’expo présentera bien sûr aussi les objets choisis par Serge Wolfsperger pour raconter son histoire familiale, la trousse d’un géomètre allemand, les broderies d’une grand-mère alsacienne ou encore la robe d’une grand-mère algérienne. « Traits d’union entre des pays et des cultures, les objets en sont des traces vivantes ». Une fois le projet d’écriture avec les élèves terminé, Serge a planché sur la mise en espace d’une vingtaine d’objets migrateurs et de leurs récits pour l’expo. Il en esquisse quelques traits, évoquant des textes accrochés au plafond, suspendus au-dessus des objets, avec un éclairage particulier, parfois des installations audiovisuelles, toujours pour raconter « un parcours migratoire prolongé par l’imaginaire de l’enfant ». p

A voir jusqu’au 25 octobre au CDMH, 39, rue Gare-Usines, à Dudelange. Vernissage le 4 juillet à 11h avec un récital de la musicienne malgache Dina Mialinelina. Introduction par Marie-Anne Lorgé. Infos pratiques sur www.cdmh.lu