Deux ans et demi après son premier solo show à la galerie Valerius, Sam Krack est de retour au pays natal pour y dévoiler ses dernières toiles. Évoluant entre le Luxembourg et la ville de Sète, le plasticien originaire de Dudelange s’est fait connaître notamment pour son travail sur des images qui ne relèvent pas initialement du registre de l’art. Il en poursuit aujourd’hui l’approche conceptuelle dans l’exposition Not Today, où il s’empare d’un corpus d’images fonctionnelles, utilitaires, telles que celles prises lors d’un état des lieux qui étaient au cœur de sa série, Traces de vie (2021). « Des photos que l’on regarde seulement au moment de quitter l’appartement », remarque Sam Krack, qui s’intéresse à celles-ci justement parce qu’elles sont situées en dehors du circuit de l’art. Tâches, moisissures, traces d’usure y étaient dûment scrutées, agrandies, exposées sur toile aux murs de son appartement changé pour l’occasion en lieu d’exposition. L’histoire ne dit pas si Sam Krack aura récupéré sa caution.
Pour Not Today, l’artiste luxembourgeois a pris cette fois-ci pour matériau et sujet des images d’assurance réalisées à l’occasion de litiges (Litige Linoleum, 2024). Des images sans intérêt plastique, dépourvues au départ de considérations esthétiques, auxquelles on prête une valeur d’indice, voire de preuve juridique. L’artiste a recueilli ainsi auprès d’un expert en pose de sol un corpus d’images attestant d’un problème technique. Toutes font en effet état d’un défaut de découpe du linoléum. Pour ses toiles attachées au défectueux, Sam Krack est resté fidèle au cadrage initial ; de même, il a conservé les couleurs d’origine du linoléum, tout en prenant soin d’épurer la composition à l’essentiel. C’est ainsi que des images prétendant documenter une réalité très concrète deviennent des compositions abstraites et graphiques, formées de quelques lignes droites et à d’aplats de couleur uniforme soigneusement exécutés à l’huile. À cette restitution abstraite concourent également des compositions pour le moins aléatoires, dépourvues de subjectivité et d’intention esthétique. « Une fois que l’image est isolée de son contexte initial et qu’elle est accrochée à un mur, qu’est-ce que cette image devient, qu’est-ce qu’elle raconte ? », s’interroge Sam Krack. Le déplacement du contexte d’exposition opère un changement de regard sur ces photographies, mais aussi bien un déplacement dans l’ordre du discours. « L’assureur, en regardant ces images, n’utilise pas les mêmes termes que ceux que l’on utilise pour décrire une œuvre d’art. Le simple fait de l’encadrer et de l’accrocher à un mur conduit à réfléchir l’image avec le champ lexical propre à la peinture », souligne l’artiste. L’enjeu financier relatif au litige se voit lui-même annulé au profit de sa nouvelle fonction esthétique. Sam Krack contribue activement à ce processus de transformation, en confectionnant lui-même, à la façon des maîtres anciens, l’encadrement, la colle de peau ainsi que le canevas. Les toiles du Luxembourgeois visent également à questionner les notions de vrai et de faux. Là une vignette endosse une valeur de certification dans le cas d’un sinistre, ce rôle est en revanche refusé à la peinture, même lorsque les toiles sont agrandies et se veulent fidèles à l’original. Un discrédit frappe ainsi l’acte de peindre, ce qui peut sembler étonnant à l’heure où n’importe quelle image peut être trafiquée au moyen de l’intelligence artificielle.
Axée sur des litiges, cette première série n’est pas sans rappeler l’incident survenu il y a quelques années au Musée Fabre de Montpellier. Dans le cadre d’une exposition collective, il avait réalisé, en céramique, un fauteuil de jardin dont le modèle était en matière plastique (Monobloc). Jusqu’au jour où un visiteur s’est assis dessus, brisant la pièce en mille morceaux. Depuis les pièces du sinistre déclarées à l’assurance, Sam Krack avait produit une série de toiles qui avait été dévoilée à la galerie Valerius sous le titre Sinistre. Dans le prolongement de ses premiers tableaux abstraits, et toujours à partir des images de litiges obtenues auprès d’un expert en pose de sol, trois autres toiles reposent à l’autre extrémité du parcours. Celles-ci sont autrement plus déroutantes, du fait de leur point de vue inédit, en plongée, sur lequel le regardeur a peu de prise concrète pour se repérer spatialement et y reconnaître un quelconque motif. Au lieu du linoléum, il s’agit désormais de problèmes de moquette constaté au sein d’un hôtel londonien. L’une des toiles de Sam Krack dévoile l’ombre portée de l’assureur au moment où celui-ci déclenche la prise de vue. On y reconnaît les taches blanches mises en cause, peut-être liées à l’intervention de la personne chargée du nettoyage de la pièce.
L’autre ensemble, plus récent, que convoque l’exposition Not Today s’inspire des œuvres d’On Kawara (1932-2014), artiste conceptuel connu particulièrement pour ses tableaux se limitant à l’inscription de leurs dates d’exécution. Il s’agit de la série Today, un travail au long cours qui s’étend sur près de cinquante ans et que le titre de l’exposition vient ainsi détourner. L’artiste nippon s’astreignait alors rigoureusement à un protocole consistant à finaliser le tableau qu’il avait entamé le jour même. La typographie employée par Kawara est empruntée au lieu où il se trouvait au moment de leur réalisation, dotant ainsi ses Dates Painting d’une fonction topographique. Sam Krack renverse donc son parti pris de la précédente série, puisque le modèle préexistant se situe cette fois-ci pleinement dans le registre de l’art. Des toiles du Japonais, reproduites à l’identique (identité de format, de couleurs, de typographie), l’artiste luxembourgeois en a fait le fond de ses toiles. À cet illustre arrière-plan il a ajouté la présence de dattes, que l’un de ses amis lui a rapporté d’un séjour en Algérie. L’acte figuratif résulte par conséquent d’un jeu de sons entre deux mots, dates et dattes, qui prennent place ensemble dans la composition ; et l’ombre portée de la grappe de dattes sur la toile vient dans certains cas affermir son inscription dans l’univers de Kawara, quitte à en obstruer parfois les énoncés de ce dernier. Cet ajout de Krack affirme, dans la reprise, une différence par rapport au modèle qui agit comme un amusant pied-de-nez. Par le biais de ce pastiche, le plasticien tourne en dérision sa propre formation académique à l’École des Beaux-Arts de Montpellier, lorsqu’il était demandé de peindre d’après les grands Maîtres. Dans le cas de Sam Krack, le maître en question impliquait de peindre une poignée de chiffres et de lettres, plutôt que des anatomies. Outre les affinités sonores entre deux mots, la série de Sam Krack instaure des contrastes de temporalités. À la réalisation précisément située dans le temps d’On Kawara répond la présence d’un fruit qui peut se conserver sur une importante durée. C’est ainsi que tout en manifestant son admiration pour l’œuvre du Japonais, Sam Krack en désacralise aussi l’héritage, feignant un fétichisme de surface qu’il ne cesse de transgresser avec irrévérence.
Exposition Not Today de Sam Krack, jusqu’au 11 juillet à la galerie Valerius