Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Cinéma 7 min de lecture

Une uniformité audiovisuelle

Cinéma

Article paru dans Édition août 2022
Partager l'article sur

Après que le légendaire réalisateur Martin Scorsese eut fait sensation en 2019 en déclarant de manière controversée que les films Marvel n’étaient pas du cinéma à ses yeux, le grand public a pris conscience d’une problématique qui, pour certains critiques de cinéma, était depuis longtemps évidente. Au vu du dernier opus de l’Univers cinématographique Marvel – dont la dénomination même, pour ce projet cinématographique ouvertement commercial, est la négation de toute individualité artistique –, *Thor : Love and Thunder, réalisé par le Néo-Zélandais Taika Waititi, la fin prochaine de cette chaîne de « fast-food » cinématographique ne semble toujours pas en vue. Après avoir essuyé plusieurs coups du sort, le dieu du tonnerre Thor (Chris Hemsworth) n’aspire à rien d’autre qu’à retrouver sa paix intérieure. Il veut quitter le monde des super-héros, mais c’est alors qu’apparaît Gorr (Christian Bale), le tueur de dieux galactique, qui prend également Thor pour cible. Thor reçoit un soutien tout à fait inattendu de la part de son ancien grand amour, Jane Foster (Natalie Portman), qui a elle-même acquis des super-pouvoirs grâce au marteau magique des dieux, Mjölnir. Disons-le d’emblée : « Thor : Love and Thunder » est un film tout à fait lamentable. Les personnages principaux, le dieu du tonnerre et sa partenaire Jane Foster, sont, malgré leurs costumes de super-héros colorés, aussi ternes que Barbie et Ken. Le fait que Chris Hemsworth sache mieux convaincre par sa masse musculaire que par ses talents d’acteur n’a guère d’importance dans cette débâcle. Avec cette référence aux chèvres qui beuglent sans cesse, l’horizon intellectuel du film de Taika Waititi est déjà bien délimité au bout d’une dizaine de minutes. Les films Marvel deviennent de plus en plus insupportables à mesure qu’ils proposent un divertissement de plus en plus ridicule. Cette réalité ne semble pas vraiment pénétrer l’esprit des créateurs de Marvel, car ils n’offrent aucune véritable possibilité d’identification.

Pour mieux cerner cette problématique, il suffit de se tourner vers d’autres franchises à grande échelle : James Bond, tout comme Thor, est un personnage emblématique à part entière, et non un être humain ; Tom Cruise, dans *Mission Impossible* ou *Top Gun*, est bel et bien un héros dont l’héroïsme est devenu littéralement mesurable lors d’une impressionnante scène de simulation de vol dans *Top Gun : Maverick*. Ce constat va presque de soi et n’a vraiment rien de nouveau. Mais c’est là que se révèle le nœud du problème, particulièrement aigu pour les films de super-héros de l’univers Marvel : Thor, le dieu du tonnerre, n’est pas en soi une véritable figure d’identification, et ses amis super-héros ne peuvent de toute façon pas l’être non plus. Ces super-héros possèdent toutes sortes de pouvoirs surnaturels ; ensemble, ils forment même une équipe tout à fait exceptionnelle, ce qui les propulse pleinement dans la sphère du superlatif. On aime bien, notamment dans le cinéma grand public américain, mesurer les rapports de force. Par exemple à travers une réinterprétation sans cesse renouvelée du mythe de David contre Goliath, comme dans la série Harry Potter, qui raconte la puissance universelle de l’amour permettant à l’insignifiant apprenti sorcier de triompher du sinistre et tout-puissant Lord Voldemort. Malgré les 29 films Marvel sortis à ce jour, dont quatre volets de la série Avengers, cette grande réunion de tous les super-héros, les particularités de ces pouvoirs semblent toutefois encore assez floues. Ce qui rend le super-héros particulier, ce qui le distingue de l’ordinaire, le rend paradoxalement tout à fait banal au sein de ce cercle. Ses pouvoirs sont donc interchangeables à volonté, insignifiants, tout comme les noms des réalisateurs de ces films. Les films Marvel misent sur la négation d’un style marqué et singulier au profit d’une bouillie audiovisuelle uniforme que l’on peut servir encore et encore : Ce sont des mondes générés par ordinateur à travers lesquels évoluent ce Thor et sa suite, certes visuellement impressionnants, mais finalement sans âme et peu mémorables.

L’être humain, en revanche, n’a plus sa place dans tout cela ; il est relégué au rang d’un être de second ordre, privé de tout droit de parole et d’autodétermination. Oui, il disparaît parfois complètement de l’intrigue lorsque la question de savoir comment sauver au mieux le monde doit à nouveau être abordée. Certes, le potentiel d’identification qu’offrent ces super-héros est très limité. Les créateurs de Marvel en sont conscients depuis le début. La nouveauté universelle, le remède miracle par excellence qu’ils ont imaginé pour pallier cette situation, c’est l’ironie. Il n’y a pas de film Marvel sans « humour Marvel », sans ces plaisanteries et ces répliques toujours forcées qui finissent par devenir une attente insupportable et indicible. D’une manière générale, les dialogues Marvel, ce langage des super-héros, sont d’une bêtise sans âme – comment même des critiques de cinéma chevronnés peuvent-ils y voir des parallèles avec Shakespeare ? Cela reste un mystère.

Mais comment mesurer cette « super-adhérence » du super-héros ? Exactement : à travers son antagoniste. Avec Christian Bale dans le rôle-titre, on tente ainsi de réunir en un seul personnage le sérieux, le danger, la froideur glaciale, la cruauté, bref, tout ce qui rend le méchant vraiment méchant. Il en résulte finalement un mélange tout à fait déséquilibré entre divertissement et sérieux. Les films Marvel semblent ne pas parvenir à se décider sur ce qu’ils veulent réellement raconter : chez Marvel, il n’y a jamais de triomphe des grands sentiments, ni même des sentiments simples. Il n’y a qu’une attitude distanciée et amusée, mais finalement vide et indifférente, vis-à-vis de l’intrigue, des personnages et des idées. On ne trouve pas véritablement de thèmes complexes, de traits de caractère, ni même d’évolutions des personnages. Le spectateur de Marvel cherche autre chose dans ces films : il recherche le spectacle visant à provoquer une surstimulation sensorielle. Déjà dans *Thor* (2011), *Thor : Le Monde des ténèbres* (2013) ou *Thor : Ragnarök (2018), on constatait déjà que le bruit pouvait à tout moment se substituer à la logique. Thor : Love and Thunder sombre définitivement dans la banalité cinématographique lorsque, sur une scène de théâtre, les événements des films précédents sont résumés sous forme de spectacle de marionnettes pour amuser des touristes curieux. Avec le recul, on se rend compte que l’ambition de raconter une histoire cohérente et à peu près intelligente avait déjà été définitivement abandonnée à l’époque. Dans la logique Marvel, marquée par une surenchère ironique et cynique permanente, cette parodie pleinement consciente et autodérisoire n’est toutefois qu’une conséquence logique. L’ironie postmoderne des années 80 et 90 tirait justement son art de la citation, tantôt subtile, tantôt tout à fait flagrante, d’autres œuvres – tantôt par subversion, révision ou hommage –, mais dans tous les cas, elle reposait essentiellement sur une prise de conscience des conventions cinématographiques et des constellations de l’histoire du cinéma. La conscience de la tradition au sein de ce mouvement est incontestable. Les principales références auxquelles font appel *Thor : Love and Thunder* et *Mitangeklagte* sont celles qui renvoient aux films précédents et, par conséquent, à leur propre univers. Il n’y a pas d’espace de connaissance cinématographique en dehors des limites qu’ils se sont eux-mêmes fixées.

Certes, le cinéma a le droit d’être un divertissement, il n’y a rien à redire à cela. Mais avec ces ajouts incessants à l’univers cinématographique Marvel, le cinéma grand public dégénère, notamment en raison de son caractère sériel et télévisuel, pour devenir un lieu où le spectateur n’est absolument pas stimulé. C’est exactement la direction que prennent les films Marvel : ils relèguent le cinéma au rang d’un lieu où des personnages creux et insipides ne peuvent être appréciés qu’au prix d’une véritable absence d’esprit. En conséquence, nous assistons à l’utilisation abusive de formules cinématographiques axées sur l’action pour célébrer une attraction de l’absurdité à laquelle le public se livre lui-même de bon gré. Il ne faut pas oublier que les films Marvel sont tirés de bandes dessinées et proviennent donc d’un média qui n’est pas conçu pour une réception simultanée et collective. Derrière tout cela se cache, sans grande surprise, une stratégie marketing axée sur la minimisation des risques et la maximisation des profits. Or, par rapport à la conception du cinéma en tant qu’art et aux réalisations pionnières de Steven Spielberg ou de George Lucas, qui ont trouvé avec le blockbuster une nouvelle forme de cinéma grand public à la fois commercial et exigeant, cela n’est pas seulement décourageant, mais carrément méprisable.