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Cinéma 4 min de lecture

Une version surchargée de Toy Story

Cinéma

Article paru dans Édition août 2023
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Depuis 1959, année où Ruth Handler a fait produire la première poupée Barbie pour son entreprise Mattel, la question de savoir dans quelle mesure la poupée sans doute la plus célèbre au monde est féministe fait l’objet de débats autour de cette franchise. Une chose est sûre : la réalisatrice Greta Gerwig n’apporte pas de réponse à cette question dans la première adaptation cinématographique en prise de vues réelles consacrée à la poupée ; au contraire, le film se perd dans une répétition incessante de la lutte des sexes.

L’approche de Gerwig se veut déconstructiviste : Barbie (Margot Robbie) vit au pays de Barbie, où sa raison d’être réside dans un état permanent d’exubérance. Tout change lorsqu’elle commence soudain à réfléchir à la mort. Elle découvre rapidement que son malaise est lié à son propriétaire dans le monde réel. Afin de rétablir l’ordre, elle part avec Ken (Ryan Gosling) pour Los Angeles, où elle se retrouve confrontée aux problèmes du « monde réel ».

Cette opposition fondamentale constitue le point de départ dramaturgique à partir duquel Gerwig souhaite travailler : deux mondes diamétralement opposés – d’un côté le pays de Barbie, de l’autre le monde réel, le nôtre – forment un double filet grâce auquel Gerwig estime ne pas avoir à craindre de chute, voire vouloir se protéger de tous côtés. Son film s’en prend violemment au patriarcat, mais les structures matriarcales sont elles aussi condamnables ; celui qui s’en prend à tout le monde finit par plaire à tout le monde. Voici comment cela se présente : la société Mattel aurait, avec sa collection Barbie, créé des normes de beauté inatteignables qui ont un impact négatif sur l’estime de soi des jeunes femmes et en font les victimes des logiques capitalistes du marché. Pourtant, Barbie incarne aussi le rêve, elle est la surface de projection qui stimule les ambitions des jeunes filles ; elle symbolise donc également l’émancipation féminine. Dans l’univers de Barbie, Ken n’est pas un sujet, mais n’existe que dans le « regard féminin » de Barbie. Dans le monde réel, en revanche, il se voit confirmé dans le patriarcat, qu’il établit ensuite de manière tout à fait rétrograde au pays de Barbie. Et ainsi de suite. Un problème est ainsi mis en évidence dans un monde, pour être ensuite reflété dans l’autre. La seule conclusion de Gerwig semble être celle d’un consensus à grande échelle : tout est sens dessus dessous dans un monde de contradictions, de rôles inversés, d’asymétries de pouvoir et d’inégalité généralisée entre les sexes ; en bref : c’est compliqué.

Barbie est un film aux messages incisifs et intelligents, qui aborde des thèmes d’actualité grâce auxquels Gerwig reste en phase avec son époque, pour mieux les désamorcer ensuite en y opposant des points de vue contraires. Ainsi, l’humour du film ne provient pas tant des dialogues pleins de jeux de mots que du jeu exubérant et extrêmement caricatural de son acteur principal : Ryan Gosling se moque avec insouciance et presque sans retenue de son image de beau gosse éternel, faisant ainsi preuve d’audace dans une exagération auto-ironique qu’il savoure. C’est le plaisir de jouer son propre rôle qui l’anime. Le film séduit notamment par sa conception artistique et par les échanges entre les personnages, d’abord affectueusement artificiels, qui auraient effectivement pu naître de l’imagination d’un enfant en train de jouer. Mais plus *Barbie* s’oriente vers la critique sociale féministe qu’il vise, critique qui se réduit entièrement à la lutte des sexes et ne prend en compte aucune perspective sur les relations économiques ou culturelles, plus le message du film devient méconnaissable. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant quand on sait que le film a été cofinancé par Mattel : cette déclaration de guerre féministe, parfois ouverte, fait partie intégrante de la stratégie marketing.