Avec *Don’t Worry Darling*, Olivia Wilde, principalement connue comme actrice, signe son deuxième film en tant que réalisatrice après *Booksmart* (2019) : Une femme, Alice Chambers (Florence Pugh), vit avec son mari Jack (Harry Styles), qui travaille pour une mystérieuse mais apparemment très innovante multinationale américaine, dans un décor des années 1950, au sein d’une communauté située quelque part dans le désert. Alice jouit de toutes les bénédictions de la société de consommation ; la journée, elle s’acquitte de ses tâches de femme au foyer sage et dévouée, se retrouve avec ses voisines pour faire du shopping ou aller au ballet ; le soir, elle attend son mari avec un verre et le dîner. Cette idylle commence à se fissurer lorsqu’une série d’incidents inquiétants lui fait prendre conscience à quel point la façade paradisiaque créée par le souverain et mystérieux Frank (Chris Pine) est trompeuse. Il ne s’agit pas tant de l’éclosion d’une passion cachée ou refoulée ; mais tout commence plutôt par la prise de conscience d’Alice que son existence, sa relation, son foyer ne fonctionnent pas vraiment. Peu à peu, elle se rend compte que le véritable cauchemar a déjà eu lieu. Mais le malaise ne se déchaîne véritablement que lorsque l’aveuglement prend fin…
Don’t Worry Darling est un thriller qui se situe quelque part entre Les Femmes de Stepford (2004) et *The Truman Show* (1998), mais qui ne parvient pas à adopter une position narrative qui lui soit propre, perd en outre de sa clarté et de sa densité vers la fin et ne parvient pas non plus à proposer une réinterprétation originale de la critique des rôles de genre patriarcaux. Il y a plusieurs raisons à cela : le film de Wilde n’est pas le premier à pouvoir être lu comme un conte noir sur l’oppression de « l’homme mauvais » et comme un état des lieux sarcastique de la situation de la classe moyenne américaine. Une atmosphère tout à fait paranoïaque de remise en question du foyer et de la famille en est un exemple typique. Or, nous savons bien que les rôles de genre ne sont plus ceux des années 50. Non seulement l’image de la femme que Wilde dépeint est dépassée, mais l’image de l’homme est elle aussi différente aujourd’hui. Le retour de rôles de genre dépassés, revêtus d’un habit en apparence tout à fait subversif, ne peut aujourd’hui, dans un film, que s’avérer une catastrophe, voire un triomphe de l’insignifiance. La prétention de Wilde à la subversion n’en est tout simplement pas une. Les bons sont opposés sans détour aux méchants. Il n’y a ici aucune place pour un personnage aussi ambivalent que tragique. L’homme, Jack Chambers – incarné d’ailleurs par une vedette de premier plan, Harry Styles –, aurait justement pu combler cette lacune sans difficulté. Mais Wilde ne prend pas le temps de s’attarder sur les nuances. Tout doit converger vers le dégoût de l’homme et la libération par la violence. Chez Wilde, le chemin vers l’autodétermination féminine doit être baigné de sang. Il manque cruellement à *Don’t Worry Darling* une perspective masculine qui aurait pu mettre en évidence que tant les femmes que les hommes sont victimes du patriarcat.
De plus, cette approche pseudo-subversive ne peut masquer le fait que ce film de deux heures est, dans l’ensemble, plutôt ennuyeux. Notamment parce que les efforts considérables déployés par le scénario, ne serait-ce qu’en matière de création de suspense, ne mènent à rien. Lorsque l’on découvre enfin la véritable nature de cette façade, l’effet est carrément décevant. La promesse implicite d’une conclusion narrative satisfaisante et de la résolution de tous les mystères soulevés reste par ailleurs non tenue. Un public doté d’une compréhension relativement développée du cinéma en tant qu’art peut sans hésiter se passer de la dernière réalisation de Wilde, qui dégénère finalement en une sorte de film gore pseudo-féministe. La façade reste une façade. La prétention non dissimulée de se croire à la pointe de l’actualité grâce à une ostentation hors du commun, ainsi que l’interprétation manifestement partiale du féminisme comme un mépris des hommes, font de *Don’t Worry Darling* un film tout à fait inquiétant.