« Une balade dans un supermarché lui procurait bien plus de plaisir esthétique qu’une promenade dans la nature », se souvient un ami. Partout, il découvrait des logos, des lettrages ou des marques qui l’inspiraient. Le Berlin des années 90, après la « chute du mur », était un véritable terrain de jeu pour les créatifs et constituait donc l’endroit idéal pour Michel Majerus. « Un paradis pour les artistes, il y avait énormément de locaux vides », explique le galeriste Riemschneider. À cela s’ajoutait la culture des clubs : « C’était comme un cycle d’essorage dans une machine à laver. »
En 1999, Majerus a participé à la Biennale d’art de Venise. Pour ses peintures-collages, il utilisait des couleurs sobres, des marques pop qu’il empruntait à des formes, des slogans et des personnages de bandes dessinées, des motifs issus du monde de la consommation tels qu’un sac de bricolage froissé ou une boîte de Smarties, mais aussi des matériaux comme l’asphalte. Des slogans percutants en lettres LED étaient caractéristiques de son œuvre : « Fuck the intention of the artist » était inscrit sur la surface d’un half-pipe, son œuvre la plus grande en superficie (455 mètres carrés) et la première en trois dimensions. Il citait délibérément des figures emblématiques du pop art telles qu’Andy Warhol ou Jean-Michel Basquiat.
Michel Majerus est décédé en 2002 dans un accident d’avion alors qu’il se rendait de Berlin au Luxembourg, à l’âge de 35 ans. Comment dresser le portrait d’un artiste qui fut sans conteste l’un des plus importants du siècle dernier au Luxembourg, qui a laissé derrière lui une œuvre considérable et qui a trouvé la mort au sommet de sa carrière ?
La réalisatrice Anne Schiltz a choisi une approche qui ne cherche pas à faire sensation, en interviewant des amis, des collègues de travail et des proches, et en laissant leurs témoignages parler d’eux-mêmes. C’est ainsi qu’est né, en complément de l’œuvre présentée dans Next Step et de quelques images montrant Majerus en train d’installer ses tableaux grand format, un portrait nuancé d’une personnalité modeste qui fuyait l’agitation, mais savait exactement ce qu’elle voulait créer. Où accrocher ses grands tableaux ? « Au MoMA ou au musée Ludwig. Il y a de grands murs là-bas », répondait-il.
Il y a cinq ans et demi, Anne Schiltz a repris le projet de documentaire de Paul Kieffer. À cette époque, il était déjà certain que celui-ci serait produit par Samsa Film. S’appuyant sur l’idée et les recherches préliminaires de Kieffer, Schiltz a pris contact avec la fondation Michel Majerus Estate, qui a mis à sa disposition et à celle de Samsa la majeure partie des archives. Le premier jour de tournage a eu lieu en janvier 2016.
Ce film d’un peu moins d’une heure vit des couleurs, des rythmes techno des clubs et des images de Berlin : un plan au début montre Michel Majerus assis sur un banc public, chaussé de baskets Nike, en train de noter des idées. Les premières minutes du film présentent un montage de ses tableaux. « Michel était un virtuose des couleurs », se souvient un ami, que l’on voit lui-même en train de mélanger des couleurs, « il fallait toujours que ce soit un peu plus clair ». Après sa mort, ses nuances de couleurs ont été archivées. On découvre sans cesse de nouvelles choses dans les œuvres de sa succession, explique son ami « Wawa » (Wawrzyniec Tokarski). Par exemple, un tableau de Picasso peint à l’envers en noir. « Il s’est réellement attaché à apporter une contribution durable à l’histoire de l’art. »
Michel Majerus ne se contentait pas de suivre la dernière tendance, mais utilisait les « nouvelles technologies » avec un esprit d’expérimentation. Il filmait avec des caméras de téléphone portable, travaillait avec un projecteur de diapositives ou peignait sur des transparents. La peinture par numéros : ce qui est intéressant, c’est ce type d’automatisme qui a découlé de la manière dont il a créé la reproductibilité.
Majerus était un artiste euphorique, passionné par l’art. « Il a pour moi quelque chose d’iconoclaste », se souvient l’un de ses galeristes, car il avait intégré l’idée qu’il fallait détruire quelque chose pour en créer une nouvelle. À l’instar de Beuys, Majerus aurait voulu devenir lui-même un logo. Son assistant, en revanche, trouvait l’une de ses premières œuvres tout simplement insignifiante. Majerus avait accompagné ce dessin, réalisé pour un ami, de la dédicace suivante : « Ne sois pas triste, les années 90 sont bientôt terminées. »
Un extrait de l’une des rares interviews qu’il a accordées le montre en 1999 sur le site de la Biennale, expliquant en anglais son idée d’intervenir sur la façade extérieure du pavillon italien. Il a d’abord cherché à savoir quand le pavillon avait été construit et quel était le message initial de la structure. Sous le titre « Sun in 10 different directions », il a créé un collage de textes et d’images : « Ici, une bande de lettrage vers le haut – et là, en travers d’une manière ou d’une autre… Là, peut-être une tête de chat ! »
Dans le film, on entend les noms des lieux où ses œuvres sont exposées : le Kunsthaus de Graz, le Stedelijk Museum d’Amsterdam, les Deichtorhallen de Hambourg ou encore le Kunstmuseum de Stuttgart. Pendant dix ans, Majerus a consigné ses idées dans des carnets au format A5. Il s’agissait de « repères », mais aussi de « réflexions » sur l’histoire de l’art. À la fin, on le revoit assis sur un banc public, penché sur l’un de ces carnets. Il se lève et sort du cadre. Le documentaire de Schiltz est un hommage discret à cet artiste luxembourgeois d’exception.
Michel Majerus, Next Step (59 minutes) : un film d’Anne Schiltz, produit par Anne Schroeder (Samsa Film avec le soutien du Film Fund). En allemand avec sous-titres en anglais. Prochaines projections : le 9 juillet à 19 h au Ciné Scala à Diekirch ; le 15 juillet à 20 h au Kinoler à Kahler ; le 19 juillet à 19 h au Kulturhuef à Grevenmacher.