Le premier long métrage en anglais du cinéaste espagnol Pedro Almodóvar, *The Room Next Door*, est porté par deux actrices exceptionnelles, dans un mélodrame raffiné aux couleurs éclatantes et à la musique élégante. À y regarder de plus près, il n’est guère surprenant que deux des actrices les plus reconnues du cinéma américain contemporain, Julianne Moore et Tilda Swinton, aient rejoint le cinéaste espagnol : leurs interprétations passées de destins féminins poignants prédestinent presque Moore et Swinton à devenir les muses américaines d’Almodóvar, le réalisateur ayant d’ailleurs volontiers adopté, dès le début de sa carrière, une perspective résolument féminine.
The Room Next Door, qui a remporté le Lion d’or du meilleur film lors du dernier Festival de Venise, témoigne une fois de plus du talent virtuose d’Almodóvar pour transposer le genre du mélodrame dans un cadre contemporain, tout en présentant un duel d’acteurs qui imprègne tout ce 23e long métrage de l’artiste : Le film s’inspire du roman *What Are You Going Through* de Sigrid Nunez, dont la thématique s’inscrit parfaitement dans le répertoire d’Almodóvar : « Ce qui vit ne devrait pas prendre fin », telle est la première phrase prononcée par Ingrid (Moore) dans le film. C’est une autrice new-yorkaise à succès qui tente, dans son dernier ouvrage « On Sudden Deaths », de surmonter sa peur de la mort. Sa joie de vivre est mise à rude épreuve lorsqu’elle apprend que sa proche amie Martha (Swinton) est atteinte d’un cancer et n’en a plus pour longtemps à vivre. Martha souhaite que ce soit précisément Ingrid qui l’accompagne dans la pièce voisine, alors qu’elle décide de mettre fin à ses jours à l’aide de substances illégales – un acte puni par la loi aux États-Unis.
Alors que le thème du maintien du contrôle sur sa propre vie et celle des autres jusqu’au bout est abordé de part et d’autre, ce nouveau film s’articule entièrement autour des thèmes qui ont toujours intéressé Almodóvar : la maternité, le désir, l’amour et les liens profonds. Il y a aussi les cicatrices du passé, l’éloignement de sa propre fille, les amours passées. Le réalisateur espagnol concentre toutefois tout cela dans le contexte de la mort et de la peur de ne plus avoir assez de temps. Il est d’abord surprenant que ce cinéaste, qui célèbre la vie, aborde désormais les adieux, le deuil et la peur de la mort. Cette évolution semble pourtant tout à fait logique : bien qu’Almodóvar n’ait jamais renoncé à la dimension « sauvage » et « enivrante » de ses premières œuvres – il est après tout l’un des rares cinéastes à avoir, depuis près d’un demi-siècle, sans relâche, obtenu une reconnaissance internationale pour sa liberté dans la représentation du désir, du plaisir et de la passion – n’ait pas renoncé à la dimension « sauvage » et « enivrante » de ses premières œuvres – il l’exprime désormais avec prudence et une certaine mélancolie, avec le recul. Ce faisant, il entremêle avec espièglerie des théories du complot autour de la santé, du grand capital et du changement climatique, tout en livrant des commentaires aussi acérés que réfléchis sur un dépérissement fondamental de l’affect dans le contexte des bouleversements sociaux actuels. L’autobiographie cinématographique peu fiable d’Almodóvar, *Dolor y gloria* (2019), était une réflexion profonde sur sa carrière, dans laquelle Antonio Banderas incarnait son alter ego. Mais c’est son dernier film, *Madres Parallelas* (2021), qui a réuni bon nombre de ses thèmes familiers et a abordé pour la première fois de front la dictature franquiste en Espagne, un sujet qui, dans ses œuvres précédentes, n’était souvent présent qu’en arrière-plan. À 74 ans, Almodóvar aborde désormais ouvertement ce traumatisme collectif de l’Espagne et se considère lui-même comme un artiste, ce qui laisse penser qu’il est entré dans une nouvelle phase de réflexion artistique liée à son âge.
Le simple résumé de l’intrigue de *The Room Next Door*, qui traite essentiellement de l’euthanasie, montre à quel point Almodóvar s’attache à toucher au cœur même du mélodrame, à savoir transmettre une émotion face à la souffrance humaine. Les coups du sort qui frappent les personnages dans un film d’Almodóvar sont extrêmement marquants, bouleversants et révèlent souvent leur véritable nature. Ici encore, le destin des protagonistes est une fois de plus mêlé à des malentendus ; des revirements émotionnels touchent les deux héroïnes de manière durable et inattendue. Et pourtant, il suffit à ces deux héroïnes de voir la beauté dans les petites choses qui les entourent, dans la nature, par exemple dans la chute des premiers flocons de neige hivernaux. Cette beauté n’a pas besoin, comme dans le mélodrame hollywoodien classique, de se refléter à plusieurs reprises dans la musique ou l’architecture – chez Almodóvar, elle n’a pas besoin d’être constamment mise en avant. Il suffit d’une visite à la bibliothèque, d’une promenade tranquille ou encore d’une soirée cinéma à deux.
Cette souffrance mélodramatique recèle également une forme de protestation vitale, peut-être moins contre l’injustice du monde que contre le malheur qui y règne, ce malheur que l’être humain est contraint de subir. Le cancer incurable de Martha est un malheur qui s’abat sur elle, mais elle semble encore plus se battre contre la législation américaine qui lui refuse l’autodétermination. Face à la mort, en invoquant une dernière fois toute la liberté de vivre par l’acte du suicide, cette femme se retrouve pleinement elle-même. Les personnages d’Almodóvar s’adaptent donc dans un premier temps parfaitement à notre univers d’expérience et constituent des surfaces de projection analogues à nos conditions de vie. Et pourtant, elles s’inscrivent dans un programme esthétique, dans un dispositif poétique qui engendre l’art et en est constitutif ; elles évoluent donc simultanément dans un cadre dont nous devons être totalement exclus. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le système de références cinématographiques internes de *The Room Next Door* : les allusions à *Persona* d’Ingmar Bergman et à *Vertigo* d’Alfred Hitchcock y sont clairement perceptibles.
« The Room Next Door » est un film typique d’Almodóvar, qui réunit tous ses éléments caractéristiques : les thèmes, le style unique, notamment dans le choix des couleurs et la musique pour cordes de son compositeur attitré, Alberto Iglesias. Seul le jeu d’actrices de Julianne Moore et Tilda Swinton ne parvient pas tout à fait à s’épanouir pleinement. Étrangement, cela rappelle « Todos lo saben » (2018) d’Asghar Farhadi, dans lequel le couple d’acteurs espagnols Penélope Cruz et Javier Bardem était réuni dans un drame sur le passé, l’amour, la douleur et la confiance. Dans la collaboration entre le réalisateur iranien et le duo espagnol, quelque chose semble s’être perdu dans la direction d’acteurs, ce qui transparaît également dans ce dialogue hispano-américain. Néanmoins : autant Almodóvar fait ressortir et affirme les aspects essentiels du mélodrame, autant il dépouille ce genre de son côté larmoyant, facilite l’accès au spectateur en le reliant à des réalités de la vie omniprésentes et le modernise ainsi sans cesse – cela reste son exercice d’équilibre, son grand tour de force : *The Room Next Door* est un film qui, dans ses moments les plus forts, réfléchit aux grandes questions existentielles de la vie, c’est manifestement une œuvre de maturité, dans laquelle Almodóvar revisite avec beaucoup de délicatesse les thèmes qui ont autrefois nourri son œuvre – sans dramatisme, sans rebondissements larmoyants, en se concentrant, à la manière d’une pièce de théâtre intimiste, sur la présence de ses deux actrices principales. Il n’a pas besoin de plus pour créer un grand cinéma émotionnel, au sens noble du terme.