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Cinéma 4 min de lecture

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Cinéma

Article paru dans Édition juillet 2023
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À l’ère des réseaux sociaux et de leur portée, le phénomène des influenceurs est depuis longtemps devenu une norme médiatique mondiale. Ce phénomène est extrêmement controversé, car il établit de manière dangereuse un lien direct entre la proximité intime et la publicité commerciale. De cette situation découle bien sûr une relation de dépendance entre l’annonceur et la publicité, qui transforme le moi en support publicitaire. Avec *Sick of Myself*, un film vient de sortir qui aborde cette problématique de front ; avec une rigueur et une lucidité implacables, le réalisateur norvégien Kristoffer Borgli a su pénétrer son sujet, qui se veut être vécu non pas tant sur un plan intellectuel que sur un plan très affectif et corporel : Au cœur de son récit, qui traite d’une soif de reconnaissance compulsive, névrotique et destructrice, se trouvent Signe (Kristine Kujath Thorp) et Thomas (Eirik Sæther), un jeune couple dont le seul point commun semble être ce besoin nazis de se faire remarquer. De cette dynamique naît une rivalité constante qui commence à prendre des proportions dramatiques au moment même où Thomas est sur le point de percer sur la scène artistique norvégienne. Lorsque Signe découvre des médicaments russes douteux, dont elle reconnaît pleinement les effets néfastes, elle y voit enfin l’occasion idéale de se présenter comme une victime des grands groupes pharmaceutiques. Dans cet acte d’automutilation, il apparaît aussitôt clairement que ce que le réalisateur a qualifié de « comédie peu romantique » ne se limite pas à une tonalité comique, mais intègre de plus en plus des aspects de l’horreur corporelle visant à susciter le dégoût et la répulsion. L’autodestruction du corps est ici conçue comme un instrument efficace sur le plan médiatique, à tel point que même ses propres funérailles sont imaginées comme un acte de mise en scène : il s’agit de garder le contrôle de son image médiatique, même au-delà de la mort.

Satire acerbe et divertissante, *Sick of Myself* présente des références évidentes aux films de son homologue suédois Ruben Östlund ; dans ses meilleurs moments, il parvient à créer une atmosphère grotesque, propice à la mise en scène libre et sans retenue de la laideur humaine. Oui, Sick of Myself parvient à mettre directement en image l’absurdité du comportement humain, une absurdité qui laisse le spectateur abasourdi. Borgli reprend également de Ruben Östlund le principe dramaturgique de l’escalade, qui s’épuise toutefois rapidement dans la répétition : Signe est très directement opposée à Thomas ; à partir de là, une succession, fondamentalement constante, de jalousie et de surenchère structure le récit, conformément aux traits caractéristiques de la lutte concurrentielle. Ce caractère répétitif, cette focalisation palpable sur le même schéma, est bien sûr le résultat d’une radicalité dramaturgique qui n’offre ni empathie, ni catharsis. Ces personnages sont irrémédiablement perdus ; les moments de prise de conscience ou de possibilité d’évolution ne sont que suggérés, pour mieux mettre en évidence leur narcissisme pathologique. C’est là aussi que réside le caractère épisodique du film, qui fait quelque peu obstacle à une pleine cohésion dramaturgique, car, par l’effet croissant et excessif d’irritation et de perplexité face à ces personnages insupportables et exaspérants, Borgli tient son public à distance, lui exigeant même une certaine capacité à endurer la souffrance. Dans *Sick of Myself*, Borgli maintient en permanence le spectateur dans une position de voyeurisme ; il renvoie sans cesse, dans ce contexte, au regard de l’espace public, sans pour autant fournir d’aides à la compréhension au public. C’est tout à l’honneur de Borgli de ne pas se perdre, avec sa satire noire comme du jais, dans la simple simplification ou la moralisation ; il met ainsi d’autant plus impressionnamment en lumière les vérités de l’air du temps.