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Cinéma 4 min de lecture

Spaghetti noir

Cinéma

Article paru dans Édition juin 2023
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Le travelling aérien sur les rues de Milan baignées de lumière en pleine nuit, associé à la musique électronique qui accompagne le travail de la caméra, suffisent amplement à évoquer, avec peu de moyens, l’esthétique du thriller néo-noir qui marquera profondément L’ultima notte di Amore. Le récit, quelque peu complexe et visant à semer la confusion, est à lui seul un argument en faveur du film noir : C’est justement le jour de son départ à la retraite que le lieutenant de police Franco Amore (Pierfrancesco Favino) est appelé sur les lieux d’un crime où son meilleur ami et partenaire de longue date, Dino (Francesco Di Leva), a été tué lors d’une fusillade. Mais les circonstances de sa mort laissent des questions en suspens, qui placent Franco lui-même au centre de l’enquête.

Avec *L’ultima notte di Amore*, le réalisateur italien Andrea Di Stefano a créé un thriller à l’atmosphère très sombre et empreint de philosophie existentielle : Des rebondissements inattendus structurent le film d’une manière particulière ; Pierfrancesco Favino incarne, comme dans *Il traditore* de Marco Bellocchio, un protagoniste très louche qui se retrouve pris entre deux feux. Comme dans ce film, on voit se dessiner un enchevêtrement de conflits de loyauté, de structures de pouvoir et de perte de valeurs au sein d’une société où, en dernier recours, l’arrestation ou la fuite apparaissent comme un acte de libération. Dès son générique somptueux, qui survole la ville scintillante dans un long travelling, on devine où l’histoire va nous mener : ce sont des images de séduction qui célèbrent pleinement l’éclat des structures purement superficielles – oui, auxquelles on a envie de succomber.

C’est également le cas de Franco Amore, qui ne peut résister à un vol de bijoux pour le compte de la mafia chinoise ; il apparaît d’abord comme le carabinier intègre, puis comme le corrompu louche, mais dans tous les cas, c’est l’individualiste implacable que Favino incarne avec un air tantôt dur, tantôt plus doux. C’est un homme qui refuse de se laisser corrompre, mais pour qui les conditions de vie actuelles – les allusions à son maigre salaire sont judicieusement placées – ne suffisent pas. « L’argent, c’est le diable en personne », dit-on à un moment donné, et *L’ultima notte* montre le pouvoir destructeur inhérent au capital, qui suscite la cupidité et la ruine même chez des gardiens de l’ordre aussi consciencieux. Mais le film n’omet pas non plus le prix qu’il doit payer en contrepartie. La dimension fataliste du film noir réside déjà dans la structure narrative de l’intrigue, dans la présentation des événements : dès le début, tout semble perdu, la scène du crime est établie, le collègue de police et ami le plus proche n’est plus là. À partir de là, Di Stefano entreprend un long flash-back qui dévoile peu à peu les circonstances de ce meurtre. Le fait que les frontières s’estompent pour Franco résulte en fin de compte de sa propre faute. Le fait que la célébration sociale et exubérante du départ à la retraite, qui se déroule dans l’intimité, soit abandonnée au profit d’un espace de transit suggérant la transition et le mouvement de fuite, est ici symptomatique de la double existence dans laquelle Franco s’est lui-même empêtré, car ce n’est pas un hasard si le lieu central du film est un tunnel routier : un pur non-lieu, un espace de transit que l’on traverse sans jamais s’y attarder. Cela est révélateur des peurs et des inquiétudes intérieures de cet homme, qui se trouve dans un état permanent de seuil, de passage. Il n’y a plus aucune marge de manœuvre pour un retour à son ancienne vie, et la direction à suivre est incertaine. Franco Amore est prisonnier de cette existence intermédiaire, ce tournant de sa vie. Le réalisateur Andrea Di Stefano dépeint les événements avec recul : il ne condamne pas le héros de son film, mais ne cherche pas non plus à lui trouver des excuses. Il l’observe plutôt comme un être humain confronté à une situation extrême. La fin ouverte s’impose d’autant plus comme une invitation au public à prendre position.