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Cinéma 5 min de lecture

Si j’étais une basket

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Article paru dans Édition août 2021
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Suzanne Cotter, la directrice australienne sortante du MUDAM, restera surtout dans les mémoires pour la manière dont elle s’est débarrassée de la chapelle de Wim Delvoye. Les échanges houleux entre les deux protagonistes, le tapage médiatique et la « question parlementaire » posée par Fernand Kartheiser, grand amateur d’art : tout cela aurait pu faire l’objet d’un film. Une autre œuvre de Delvoye a désormais inspiré la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania pour son film *The Man Who Sold His Skin*.

L’homme qui donne son titre au film s’appelle Sam Ali. Profondément amoureux, il avoue en public à Adeer, qui est pourtant déjà en couple, ses sentiments et son désir de l’épouser. Ce geste décisif annonce classiquement une fin heureuse dans le cinéma hollywoodien américain – mais ici, Sam Ali doit plutôt s’attendre à un rendez-vous avec les autorités. Sans hésiter, il s’enfuit au Liban et se débrouille tant bien que mal au quotidien. Alors qu’il s’incruste sans y avoir été invité à l’un des nombreux buffets d’un vernissage, Sam Ali fait la connaissance de l’excentrique artiste belge Jeffrey Godefroi. Ce dernier lui promet de lui procurer des papiers qui lui permettront de séjourner légalement à Bruxelles. C’est également dans la capitale belge que vit sa bien-aimée, avec son mari diplomate au visage lisse. Pour elle, il s’agit d’une décision pragmatique, car la situation rend la vie en Syrie impossible. L’offre de Godefroi s’accompagne toutefois d’une condition : Sam Ali doit prêter son dos à l’artiste pour qu’il le tatoue et s’exhiber dans les musées. Le tatouage : un visa Schengen.
« Je traverserais votre putain de Méditerranée / Si j’étais une basket / Ou un putain d’écran plat / J’aurais au moins un prix / Plus rien ne pourrait nous arrêter / On viendrait toujours plus vite / Je vois les marchandises arriver, sans fuir, elles débarquent / Elles débarquent », disait déjà il y a 15 ans le groupe Die Goldenen Zitronen dans l’une de ses chansons les plus finement observées, « Wenn ich ein Turnschuh’ wär ». À l’instar des « Goldies », Kaouther Ben Hania a choisi, pour *The Man Who Sold His Skin* – nominé aux Oscars et primé à Venise –, de mener une réflexion sur le thème de l’être humain en tant que marchandise. Ou de l’être humain en tant qu’œuvre d’art. Il est tout à fait intéressant de se demander s’il existe une différence à cet égard lorsqu’on parle d’art, et quelle elle est. Wim Delvoye a lancé ces débats au sein du milieu artistique plus ou moins fermé lorsqu’il a tatoué le dos d’un homme nommé Tim Steiner et que celui-ci a été exposé en tant qu’œuvre d’art totale « TIM » a été exposé dans des galeries et des musées – actuellement d’ailleurs en Tasmanie, en Australie, où Tim/TIM a pris place l’année dernière même pendant la fermeture du musée due au coronavirus (et sans y avoir été invité par la direction). Ces deux œuvres d’art vivantes ont peut-être vendu leur peau, mais certainement pas leur âme. Dans son film, la réalisatrice Ben Hatia inscrit ce thème, qui pourrait à lui seul faire l’objet d’un long métrage, dans le contexte du conflit syrien et en fait une comédie romantique.

Rien ne s’oppose à un tel méli-mélo d’idées et de propositions dramaturgiques. *The Man Who Sold His Skin* est également intéressant parce qu’il s’agit du premier film à avoir valu une nomination aux Oscars à un film tunisien et à la première réalisatrice musulmane. Cette nomination reste toutefois, en fin de compte, d’ordre politico-culturel. Face à *Druk* de Vinterberg, *Quo Vadis, Aida ?* ou *Collectiv*, ce film n’avait d’emblée aucune chance. Le problème de *The Man Who Sold His Skin* réside dans le fait que le film achevé ne rend pas justice à l’urgence des idées débordantes qui sont à l’origine du projet. Au contraire, le scénario de Ben Hadia s’enlise lentement mais sûrement dans un fatras explicatif de commentaires sur la politique migratoire inhumaine de l’Occident et le milieu artistique nihiliste et cynique. Et sur la conclusion que ce dernier n’est finalement que le prolongement de l’Occident. Les acteurs et actrices tentent de ne pas s’étouffer sous le ton studieux du scénario. Çà et là, ils s’illuminent dans des moments imprévisibles. Que ce soit, par exemple, Yahya Mahayni qui, dans le rôle de Sam Ali, doit porter tout le film sur ses épaules avec une énergie brute et naïve. Dea Liane, quant à elle, doit incarner la « demoiselle en détresse » pour son collègue, tandis que Koen De Bouw interprète l’artiste, personnage presque méphistophélique à la James Bond. Lorsque le scénario, la prise de vue et la mise en scène s’enlisent dans un sérieux naturaliste, les rares tentatives comiques tombent à plat et les exagérations, comme le portrait de l’artiste et du monde de l’art, en deviennent presque gênantes. La faute n’incombe pas aux comédiens et comédiennes.

Suzanne Cotter s’en va, Wim Delvoye reste, *Le tatoué* avec Jean Gabin et Louis de Funès a toujours été là, et *The Man Who Sold His Skin* ne bouge malheureusement pas d’un pouce.