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Cinéma 5 min de lecture

Rien de spécial

Cinéma

Article paru dans Édition juin 2022
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Ce n’est pas seulement depuis l’apparition des essais sur la théorie du cinéma que l’image cinématographique est interprétée comme une fenêtre ouverte sur des mondes et des réalités inconnus. *Rear Window* d’Hitchcock en est un exemple parfait. Mais alors que Jeff Jefferies regardait par la fenêtre donnant sur la cour, dans le film *Nowhere Special*, le personnage principal inverse ce regard. James Norton incarne John, un père célibataire d’une trentaine d’années. Sa femme a quitté la famille peu après la naissance de leur enfant. James Norton gagne modestement sa vie en tant que laveur de vitres. Jour après jour, il se tient devant de nombreuses fenêtres et jette un regard sur la vie de personnes qui lui sont inconnues. On se rend très vite compte qu’il ne se contente pas de jeter – ou plutôt qu’il est contraint de jeter – de tels regards dans le cadre de son travail quotidien. John est en phase terminale et il n’y a aucun espoir de guérison. *Nowhere Special* raconte comment il tente, avec l’aide des services sociaux, de trouver une famille d’accueil pour son fils Michael, qu’il laissera derrière lui après sa mort. La petite famille rend régulièrement visite à des foyers potentiels, mais le père, John, a, à juste titre, plus de mal à se décider qu’on ne l’aurait cru au départ.

*Nowhere Special* est le nouveau film d’Uberto Pasolini, né à Rome. Mais il faut relativiser cette notion de « nouveau ». En 2020, le film a été présenté dans la section *Orizzonti* du Festival du film de Venise, la deuxième compétition du festival ; en quelque sorte, la section « Un certain regard » de la Mostra. C’est là que Pasolini avait remporté, il y a près de dix ans, le prix de la mise en scène pour son précédent long métrage, *Still Life*, avec Eddie Marsan dans le rôle principal. Sous la présidence de Claire Denis au jury d’Orizzonti, son nouveau film est toutefois reparti les mains vides.

Ce qu’on peut reconnaître à *Nowhere Special* – et la presse l’a souligné à plusieurs reprises –, c’est la volonté de Pasolini d’éviter le sentimentalisme larmoyant qui accompagne souvent ce genre d’histoires. La maladie de John n’est jamais nommée explicitement, Pasolini concentre son attention tout ailleurs, et pourtant, *Nowhere Special* se présente comme une histoire de famille ancrée dans un drame lié au cancer. Très britannique, il faut le noter. Si le nom d’Uberto Pasolini peut à tort inciter à tracer un arbre généalogique cinématographique qui n’existe pas – une impression renforcée par le fait que le Pasolini de *Nowhere Special* est le neveu de Luchino Visconti, l’exact opposé de ce Pier Paolo Pasolini radical, assassiné en 1975 – le film de l’Italien est clairement le produit du drame social britannique tel qu’on le connaît à travers Ken Loach. Sans l’aspect politique et sans le drame à grand spectacle. Si *Pasolini* s’inspire certes d’un fait réel – ce que le film ne révèle qu’au générique de fin –, il préfère néanmoins se concentrer sur la relation père-fils et les petits moments du quotidien entre les deux personnages.

Pasolini, ancien banquier d’affaires à Londres qui a notamment produit *The Full Monty*, a peut-être mené toute sa carrière cinématographique dans le monde anglo-saxon : pourtant, le scénario, les situations et les dialogues donnent l’impression d’être une pâle copie de la tradition britannique du drame social. À maintes reprises, il frôle un pathos simpliste qui menace de faire vaciller la structure émotionnelle du film. Par exemple, lorsque les familles d’accueil potentielles font face à John et au petit Michael et expliquent leurs motivations pour devenir famille d’accueil. Ce sont ces moments-là, durant lesquels certains acteurs et actrices, peut-être aussi à cause du scénario, tombent dans des caricatures de classe totalement déplacées, qui distinguent l’original de la copie. On peut critiquer bien des choses dans l’œuvre tardive de Ken Loach, mais sa précision dans la direction des acteurs et sa cohérence dramaturgique, qui ne sépare jamais le social du politique, sont difficiles à imiter.

Loach n’aurait très probablement pas choisi un Londonien pour incarner un personnage (nord-)irlandais. Mais c’est en grande partie grâce à James Norton que *Nowhere Special* parvient à atteindre son objectif. D’une part, c’est un film qui fait pleurer, mais d’autre part, il tente malgré tout de faire ressortir des nuances qui ne figuraient peut-être pas nécessairement dans le scénario. Norton joue avec la sobriété ; ce qui soutient non seulement la dramaturgie de Pasolini et la thématique existentielle, mais constitue également l’essence même de la collaboration entre le père et le fils. Car le jeune talent qui incarne le personnage du fils Michael n’est pas tout à fait le bon choix et donne souvent l’impression d’avoir été déposé sur le plateau puis laissé là. Norton sauve bien des choses, mais même ses traits marqués par la maladie ne suffisent pas à tout donner. Et même si le réalisateur s’appelait Uberto Loach, un homonyme reste un homonyme.