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Cinéma 4 min de lecture

Père et fils

Cinéma

Article paru dans Édition mars 2023
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Après *The Father*, le scénariste et réalisateur Florian Zeller a adapté une autre de ses pièces de théâtre, *The Son*, pour le grand écran. Le fils, c’est Nicholas (Zen McGrath), un jeune homme pris dans une situation intermédiaire. Il ne s’est pas encore remis du divorce de ses parents et ne parvient pas encore à accepter pleinement la nouvelle relation de son père, qui le dérange. Alors que dans *The Father*, Florian Zeller parvenait à établir un lien avec l’univers d’un homme atteint de démence grâce à des plans subjectifs répétés qui rendaient tangible sa perception en voie de disparition, il procède ici à l’inverse dans *The Son* : Ce n’est pas la perspective à la première personne du fils éponyme qui sert de point de focalisation narratif, mais bien l’espace perceptif immédiat du père (Hugh Jackman) qui occupe le devant de la scène. C’est avec lui que l’on rit, que l’on pleure, que l’on désespère face à un jeune homme que l’on ne comprend jamais tout à fait et qui souffre des épreuves de la vie.

Laisser derrière soi une vie passée pour en commencer une nouvelle plonge un enfant de parents divorcés dans une crise existentielle. Il est le trait d’union entre deux mondes, la double personnalité que laisse derrière elle un mariage raté. The Son soulève bien sûr de grandes questions existentielles sur le bonheur familial, l’harmonie de la famille nucléaire, le renouveau des relations sociales, mais la puissance de ses thèmes ne se révèle pleinement au public qu’à travers leur traitement dans la mise en scène cinématographique : Zeller raconte cette réalité familiale dans un mélange de styles immédiat et débridé, de manière non linéaire et sans se limiter à une mise en scène théâtrale filmée, ni tout à fait naturaliste, ni excessivement stylisée ; il se lance dans une lutte esthétique contre ces deux tendances qui, en s’affrontant, atteignent une forme de « réalisme exalté » que l’on voit rarement au cinéma. Toutes ces situations quotidiennes, qui semblent s’enchaîner d’elles-mêmes, ne se produisent jamais de manière tout à fait naturelle. Aucun dialogue, aucune joute verbale ne surgit de manière soudaine et spontanée. Aucun détail, aussi infime soit-il, dans l’aménagement d’un appartement à la décoration ultramoderne ne semble placé au hasard ; aucun jeu de lumière n’est l’expression d’un phénomène naturel et fortuit. Dans ce drame stylisé, marqué par un design épuré, le réalisateur raconte les crises intérieures d’une famille qui lutte contre son incapacité à établir des liens et à faire confiance. Zeller travaille avec une palette de couleurs et une organisation de l’espace très élaborées ; il utilise en outre les éléments sonores de manière à créer un espace cinématographique que ce Nicholas habite certes, mais auquel il n’appartient manifestement pas. Ce qui reste alors, c’est l’impressionnant gros plan sur le visage de Zen McGrath, dans lequel nous ne parvenons toutefois jamais vraiment à déchiffrer quoi que ce soit. Il reste la prise de conscience que, même au cœur de la vie, le fils n’a aucun refuge où se retirer – et, en même temps, le spectateur partage cette descente aux enfers de cette existence brisée. Il s’agit de ces rencontres intergénérationnelles avec le désespoir le plus profond, qui laissent des traces indélébiles. Zeller dépeint tout cela avec la plus grande sincérité narrative possible, sans jamais livrer ses personnages entièrement au stéréotype ni à la sentimentalité.

Zeller parvient ainsi à créer un effet dramatique qui obéit bien sûr au principe de l’intensification ; il n’accorde guère de répit à son public, mais vise délibérément à maintenir une intensité dramatique qu’il peut garantir avant tout grâce à la virtuosité de sa troupe d’acteurs. Tout comme dans *The Father*, on pourrait qualifier *The Son* d’expérience cinématographique qui, par son intensité, agit de manière extrêmement forte et pressante sur son public, le captivant pour ainsi dire entièrement ; une ivresse émotionnelle qui ne faiblit pas jusqu’à la fin.