Les premiers plans du film *The Card Counter* de Paul Schrader semblent presque microscopiques : des gros plans montrent le revêtement vert d’une table de poker, sur laquelle des cartes sont distribuées au ralenti. Le tout est accompagné d’une bande-son palpitante, froide et désolée. Grâce à une voix off, nous faisons la connaissance de William Tell (Oscar Isaac), un homme dont nous savons seulement qu’il s’est rendu coupable d’un crime en tant qu’ancien soldat et qu’il a dû purger une peine de prison pour cela. Il participe désormais à des tournois de poker à travers tous les États-Unis ; non pas tant par envie de remporter le gros lot, mais plutôt comme une forme de thérapie. Il y a en effet des démons profondément enfouis que Tell doit tenir en échec. C’est un véritable maître du comptage de cartes, un professionnel qui veille à limiter ses mises et qui ne souhaite même pas attirer l’attention par son apparence. Mais tout cela peut changer rapidement lorsqu’il rencontre le jeune Cirk (Tye Sheridan). Cirk veut demander des comptes à l’ancien officier Gordo (Willem Dafoe) pour les crimes inhumains qu’il a commis au nom de l’armée américaine à la prison d’Abou Ghraib en Irak, et le tuer.
Il suffit de jeter un œil aux titres des films pour comprendre ce qui importe au scénariste et réalisateur Paul Schrader : De *Taxi Driver* (1976) de Martin Scorsese, dont Schrader a écrit le scénario, à *American Gigolo* (1980), c’est désormais dans *The Card Counter* qu’un métier occupe le devant de la scène, dépeint avec une grande minutie. À partir du professionnalisme de Tell, Schrader a élaboré une histoire qui tourne autour de la vengeance, de la vocation protectrice et du pardon. Schrader, qui a autrefois travaillé comme spécialiste du cinéma, a publié dans les années 70 un essai influent sur le film noir*. À bien des égards, *The Card Counter* est tourné dans le style du film noir : concentré sur les attraits superficiels de l’univers des casinos, *The Card Counter* est davantage une leçon d’histoire du cinéma qu’un récit cinématographique visant avant tout à susciter l’émotion. Le style froid avec lequel Schrader présente l’action, la clarté implacable avec laquelle il décortique les agissements de tous les protagonistes, font de *The Card Counter* un film davantage fasciné par l’esthétique de la froideur et l’effet de distanciation que par l’identification ou l’émotion. Le regard de la caméra de Schrader est celui d’un observateur qui enregistre, plutôt que celui d’une expérience émotionnelle. Il s’agit d’ambiances, de visages, d’imbrications morales et émotionnelles qui, à travers des flash-backs laconiques et expérimentaux créant un effet de distanciation, remontent jusqu’à un quartier de la prison d’Abu Ghraib et mettent ainsi en lumière un chapitre récent des crimes contre l’humanité. Le héros est taciturne, et pourtant, ses rares paroles nous laissent comprendre qu’il incarne une sorte d’exigence morale. Pour le reste, c’est un homme qui ne dévoile pas son jeu. Le héros de ce film se caractérise par une dissolution totale de son identité. Le rôle qu’il s’impose à lui-même est celui du protecteur, du père, à l’instar de Travis Bickle dans Taxi Driver, que Schrader reproduit dans certaines scènes, jusque dans la composition même du plan. Tell se retrouve pris au piège d’une intrigue totalement inhumaine, dans laquelle pratiquement aucun des motifs des personnages n’est jamais vraiment compréhensible. La contradiction au sein du héros ne peut donc pas se résoudre. Il ne peut être « bon » qu’en se comportant bien face au mal (il veut dissuader Cirk de son projet), et inversement, le « bien » ne peut être atteint que par de mauvaises méthodes (Tell doit finalement passer lui-même à l’acte). Ce n’est certainement pas le meilleur des mondes que traverse ce compteur de cartes. Pourtant, malgré toute sa fragilité, il possède une vitalité qui le anime et lui permet de triompher de la perte de contact avec la réalité dont il souffre. Ce n’est peut-être pas grand-chose. Mais c’est tout de même suffisant pour ce protagoniste néo-noir et le bonheur qu’il dégage.
Paul Schrader, « Notes on Film Noir », dans :
Film Comment 8,1/1972, p. 53-64