Hollywood a suivi avec attention les chiffres publiés par Netflix fin janvier concernant son dernier trimestre de l’année écoulée : tout semble indiquer un ralentissement de la croissance. Le chiffre d’affaires n’a ainsi que légèrement augmenté et le nombre de nouveaux abonnés a lui aussi connu une progression modérée. À l’échelle de Netflix, bien sûr. Au cours du trimestre d’hiver 2022, le service de streaming a gagné 7,66 millions de nouveaux abonnés payants. Sur l’ensemble de l’année, Netflix a réalisé un chiffre d’affaires de 31,6 milliards de dollars américains, soit environ 29,5 milliards d’euros. Des chiffres décevants. Mais la plateforme doit réagir pour satisfaire ses investisseurs. Les contenus, c’est-à-dire les séries télévisées produites en interne, qui ne fonctionnent pas sont immédiatement abandonnés, quelle que soit leur ambition artistique et quelle que soit la technique narrative novatrice sur laquelle reposait l’œuvre télévisée. Il y a quelques années encore, le service de streaming était encensé comme le grand sauveur dans tous les festivals internationaux de cinéma. Une gloire qui s’est rapidement estompée. C’est ainsi que commence le retour aux sources de l’art cinématographique et des œuvres cinématographiques.
C’est également le cas à Berlin. Il y a quelques années, une section dédiée aux séries télévisées avait été spécialement créée ; elle existe toujours, mais ne semble plus vraiment trouver sa place dans la programmation. Mariette Rissenbeck, directrice générale de la Berlinale, et Carlo Chatrian, directeur artistique des Berliner Festspiele, ont tourné autour du pot lors de la présentation du programme au début du mois, ont éludé les questions et n’ont cessé de rappeler ce qui fait, au fond, l’essence même de la Berlinale. Et cela s’est fait sentir dans cet entre-deux, après le départ de Dieter Kosslick, directeur de longue date du festival, et après deux éditions marquées par la pandémie. Mais Berlin reste fidèle à elle-même : une fois de plus, les grands noms glamour font défaut. Les films correspondants sont relégués dans la section « Gala » de la compétition, où ils ne peuvent plus que se célébrer eux-mêmes. Chatrian poursuit quant à lui la voie qu’il s’est tracée, celle de vouloir ancrer la Berlinale dans la compétition du festival international de cinéma grâce à des contributions artistiques s’inscrivant dans la lignée du « cinéma de la poésie » de Pasolini. « Nous considérons le cinéma comme un catalyseur, comme quelque chose de révolutionnaire qui rassemble, précisément là où les opinions divergent. C’est ce qui a guidé notre choix lors de l’élaboration du programme », explique-t-il dans le dossier de presse du festival.
Cette voie pourrait conduire la Berlinale à perdre définitivement son statut de l’un des trois grands festivals de cinéma. Cela tient notamment au fait que la sélection actuelle comprend des films qui ont déjà été présentés en avant-première ailleurs, comme le film d’animation de Makoto Shinkai, *Suzume*, déjà sorti au Japon, ou le mélodrame de Céline Song, *Past Live*, qui a été présenté en avant-première il y a quelques semaines au Festival du film de Sundance. En conséquence, la Berlinale se transforme en une fête familiale ou en un festival pour passionnés, où les cinéastes jouissant d’une certaine renommée, mais n’appartenant pas au premier rang ni ne garantissant de grands succès au box-office, se voient offrir une grande tribune. Cela a sa raison d’être. Dans la sélection de cette année, Matt Johnson, Ivan Sen, John Trengove ou encore Philippe Garrel comptent déjà parmi les grands noms de cette sélection composée de 18 films. Avec *20 000 Species of Bees* d’Estibaliz Urresola Solaguren, *Disco Boy* de Giacomo Abbruzzese et *Past Lives* de Celine Song, ce sont pas moins de trois premiers films qui sont en lice pour l’Ours d’or.
Ce qui frappe dans le concours de cette année, c’est la forte présence allemande. Pas moins de cinq films allemands sont en lice pour les Ours. Le film le plus attendu est celui de Margarethe von Trotta, *Ingeborg Bachmann – Reise in die Wüste* (Ingeborg Bachmann – Voyage dans le désert), une coproduction luxembourgeoise. Ce film explore la relation entre l’écrivaine autrichienne, incarnée par Vicky Krieps, et Max Frisch (Ronald Zehrfeld). Il sera passionnant de voir comment von Trotta parvient à rendre cette relation à l’écran. La réalisatrice et son équipe n’ont en effet pas pu consulter la correspondance entre Bachmann et Frisch, qui vient tout juste d’être publiée. La suite de la trilogie cinématographique de Christian Petzold, qui a débuté avec *Undine*, est également au programme. Dans *Roter Himmel*, on retrouvera Paula Beer, qui avait autrefois remporté l’Ours d’argent de la meilleure actrice pour son rôle dans *Undine*. Sont également en compétition le nouveau film de Christoph Hochhäusler, *Bis ans Ende der Nacht*, *Music*, l’histoire d’Œdipe d’Angela Schanelec, et l’adaptation cinématographique d’Emily Atef, *Irgendwann werden wir uns alles erzählen*, d’après le roman éponyme de Daniela Krien.
Chatrian mise plutôt sur des choix originaux, comme lorsque le réalisateur portugais João Canijo, déjà invité deux fois à Cannes, peut présenter son mélodrame *Mal Viver* en compétition, tandis que son pendant, *Viver Mal*, est projeté dans la section « Encounters ». Quoi qu’il en soit, « Encounters » s’impose, dans la jungle des sections de la Berlinale, comme un événement concurrent de la Compétition, ce qui n’a guère été bien accueilli par la critique cinématographique ces dernières années, car le concept cannois du « Certain Regard » ne parvient pas à s’imposer. Les films présentés dans cette section de la Berlinale ont fait davantage impression lors de leur présentation que les œuvres en compétition. La Berlinale souhaite ainsi affiner davantage son profil politique, notamment avec le film tchétchène *The Cage is looking for a Bird*, le documentaire de guerre ukrainien *Eastern Front* et *My Worst Enemy*, un film iranien. Toutes sections confondues, neuf films liés à l’Iran et huit œuvres en rapport avec l’Ukraine seront présentés lors du festival de cette année.
Cette année, l’Ours d’honneur d’or est décerné à Steven Spielberg. Outre ses grands classiques tels que Les Dents de la mer, E.T. ou La Liste de Schindler, son premier film, Duel, sorti en 1971, ainsi que son nouveau film, Les Fablemans, seront également projetés. Après deux éditions exceptionnelles du festival dues à la pandémie, la Berlinale revient cette année à son fonctionnement habituel et présente les films dans des salles berlinoises pleines à craquer (du 16 au 26 février). Le jury est présidé par l’actrice américaine Kristen Stewart. La cérémonie de remise des prix aura lieu le samedi 25 février.