Le scandale sexuel autour du réseau pédophile de l’homme d’affaires américain Jeffrey Epstein a récemment bouleversé l’opinion publique. Le retentissement considérable de ce scandale était notamment dû au réseau gravitant autour d’Epstein et de son bras droit, Ghislaine Maxwell : même le président alors en fonction a été associé à eux. La triste vérité, cependant, c’est que cet incident n’est pas une exception. Il y a près de 20 ans, un événement similaire s’est produit sur le continent latino-américain. Au début des années 2000, le Chili était en ébullition à cause de ce qu’on a appelé le « Caso Claudio Spiniak », une affaire qui a fait l’objet d’une couverture médiatique intense et de débats animés pendant des mois. Lui aussi était un homme d’affaires qui, pendant des années, a organisé des soirées sexuelles et facilité des abus sur mineurs. C’est précisément là, et en s’inspirant tristement de ce scandale, que s’inscrit le nouveau long métrage de Fernando Guzzoni, *Blanquita*. Dimanche dernier, ce film a été présenté en première mondiale dans la section « Orizzonti » du Festival du film de Venise.
Blanca, ou Blanquita, est le personnage principal du film, que l’on découvre au début de celui-ci avec son enfant dans les bras. Cette jeune fille de 18 ans semble calme, mais il ne faut pas longtemps avant qu’elle ne se retrouve confrontée à un garçon, Carlos. Au cours d’une violente crise de panique, Carlos jette des meubles à travers la pièce et se met à frapper tout ce qui lui tombe sous la main. Alors qu’elle tente de calmer ce résident du foyer catholique, elle découvre qu’il a subi des abus pendant des années. Blanquita a elle-même vécu ces expériences traumatisantes et les récits de Carlos la bouleversent profondément. Avec l’aide du responsable du foyer, un prêtre sévère mais dévoué, elle ose se manifester publiquement et s’adresser aux autorités pour témoigner. Les déclarations de Blanca font très vite le tour : les médias s’intéressent à elle en un temps record et dressent le portrait courageux de cette jeune femme qui a déjà dû traverser bien des épreuves dans sa vie. Blanca et le père Manuel n’attirent toutefois pas uniquement des voix de solidarité. Du côté des accusés, on trouve des hommes d’affaires, des riches et des politiciens, et ces personnes ne sont pas disposées à accepter sans réagir ces graves accusations. À un moment donné, la crédibilité des déclarations de Blanca est remise en question et on soupçonne qu’elle pourrait avoir des motivations cachées.
Le troisième long métrage de Fernando Guzzoni, *Blanquita*, ne cache pas qu’il y a quelque chose qui cloche au Chili. Et ce n’est pas un phénomène récent. Le monde que le réalisateur met en lumière semble être un véritable foyer de tensions sociales, dont il est loin d’être évident de trouver une issue. Un foyer de tensions où les institutions et les riches s’entraident et s’en lavent les mains. Le travail de caméra de Benjamín Echazarret ne laisse planer aucun doute sur cet état de fait. Le directeur de la photographie, qui a notamment collaboré avec Sebastián Lelio sur ses films *Una mujer fantástica* et *Gloria*, n’accorde que très peu de lumière à Blanca, au père Manuel, aux autres personnages et aux lieux où ils évoluent. L’obscurité leur rend difficile de trouver cette lueur d’espoir à laquelle ils pourraient s’accrocher pour émerger plus ou moins indemnes de l’autre côté, à la lumière du jour. Pourtant, *Blanquita* n’est pas seulement un drame social. La photographie et la conception lumineuse d’Echazarret, ainsi que la mise en scène de Guzzoni, s’inscrivent également dans la veine d’un thriller. Le récit de Blanca se déroule souvent dans des salles d’interrogatoire et des pièces fermées, éclairées uniquement par des lampes de table et des plafonniers. Il ne s’agit toutefois pas non plus de compositions expressionnistes, comme on pourrait en trouver dans un film noir. Des tons gris ternes, qui semblent avoir anéanti le dernier soupçon d’émotion dans ce contexte de circonstances tristes, dominent le film. Il n’est plus question que de survie et de la seule et dernière tentative d’obtenir justice.
On retrouve cette apparente dureté chez Laura López Blanca. Les traits de cette femme, à laquelle on est amené à s’identifier au début, se transforment au fil du film en une façade que les spectateurs doivent examiner, à l’instar des commissaires, afin de découvrir peut-être d’autres motivations et mensonges. C’est précisément pour cette raison que *Blanquita* n’est pas un film qui vise une rédemption cathartique. Selon le nombre de films de ce genre que l’on a déjà vus – le film de Guzzoni coche toute une série de cases correspondant aux éléments qu’un film apprécié des festivals se doit de présenter –, il ouvre finalement la voie à la question de savoir si, et dans quelle mesure, un mensonge peut finalement révéler l’essence même, la vérité. Le cinéma à travers lequel l’histoire de Blanquita est racontée repose depuis toujours précisément sur cette thèse : celle d’une construction mensongère et fabriquée derrière laquelle une vérité peut se cacher.