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Cinéma 4 min de lecture

Le monde de l’âme

Cinéma

Article paru dans Édition janvier 2022
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Les histoires d’enfants disparus constituent souvent un scandre au sein de l’ordre social, provoquant des réactions terribles, de la panique et du désespoir. C’est ainsi que commence *The Lost Daughter*, l’adaptation cinématographique du roman *La Femme dans l’ombre* de l’écrivaine italienne Elena Ferrante : Leda (Olivia Colman), spécialiste en littérature, comptait passer des vacances insouciantes en Grèce, mais sur la plage, elle est témoin de l’agitation d’une famille de touristes américains à la recherche de leur fille disparue. Leda propose son aide et parvient à retrouver la fillette saine et sauve non loin de la plage. Mais la découverte du lieu où se trouvait l’enfant libère une douleur chez Leda ; on devine un passé chargé de culpabilité et des blessures psychologiques qui ne pourront jamais tout à fait cicatriser…

Dans ce volet de l’intrigue policière autour de la personne disparue, Maggie Gyllenhaal, actrice et désormais réalisatrice débutante, trouve un point d’entrée captivant pour aborder une histoire de deuil et de refoulement. Les mouvements calmes de la caméra, cette dérive à travers une succession d’événements dans le présent immédiat, ne permettent au spectateur de percevoir que des fragments insuffisants de l’intrigue, qui ne forment un tout qu’à mesure que le passé se dévoile. À travers plusieurs flash-backs, *The Lost Daughter* montre la jeune Leda (Jessie Buckley) en tant que mère désespérée, une femme qui ne parvient plus à maîtriser son quotidien avec ses deux filles exigeantes et le respect de rôles bien définis. Elle ne parvient pas à concilier sa carrière de spécialiste en littérature et le petit bonheur familial privé auquel elle aspire, car la souffrance naît là où il y a trop des deux – c’est ce qui fait la tragédie de cette mère, ainsi que son caractère irrémédiable. Son double vieillissant se remémore jour après jour ses enfants perdus et sa vie de famille brisée : d’un seul coup, tout a disparu, et la question semble désormais s’imposer : est-il possible de surmonter cette douleur, ces sentiments de culpabilité et cette honte ?

L’intensité de la mise en scène, obtenue grâce à cette lenteur, est peut-être due au parcours d’actrice de Maggie Gyllenhaal : celle-ci possède un regard très observateur, elle s’attache aux nuances, aux subtilités et aux expressions faciales subtiles de la distribution. Au niveau de l’interprétation des personnages, cela donne lieu à de véritables prouesses d’acteur : Olivia Colman se montre réservée et rappelle son interprétation de la reine dans *The Crown* ou de la fille dans *The Father*. Un battement de cils par-ci, un petit geste de la main par-là. Colman et Buckley, grâce à leurs techniques d’interprétation respectives, contournent la lisibilité évidente du personnage et obligent le spectateur à chercher à adapter ce qu’il voit tant au passé qu’au présent, et donc à le réévaluer sans cesse. *The Lost Daughter* offre un aperçu difficile d’accès de l’univers intérieur d’une mère qui se retrouve dans une situation d’exclusion à la fois involontaire et volontaire. Le désir de solitude de Leda est tout aussi palpable que la nostalgie qu’elle éprouve pour ses deux filles. Gyllenhaal ne cherche pas à proposer une narration apologétique, mais refuse au contraire d’apporter des réponses. Cette situation oppressante vise à interpeller le public : Gyllenhaal tente pour ainsi dire de transformer la salle de cinéma en un confessionnal et un tribunal, et c’est pourquoi le moment de la résolution ne peut pas non plus se produire à l’écran, ni entre Leda – incarnée avec intensité et une grande complexité par Olivia Colman et Jessie Buckley –, et le propriétaire (Ed Harris) ou la jeune mère Nina (Dakota Johnson), qui se comporte souvent comme son reflet plus jeune, mais, le cas échéant, entre nos regards et ceux de Leda. On dirait que, dans ses débuts en tant que réalisatrice, Maggie Gyllenhaal cherche moins à amener ses personnages à prendre position et à comprendre qu’à amener le spectateur lui-même à le faire.