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Cinéma 4 min de lecture

L’homme qui en savait trop

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Article paru dans Édition septembre 2021
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Hitchcock continue aujourd’hui encore de dominer l’histoire du cinéma américain. Le thème de « l’innocent en fuite » est pratiquement une invention d’Hitchcock, sur le modèle de laquelle d’innombrables films ont été réalisés bien après lui : chez Sydney Pollack (Les Trois Jours du Condor, 1975), chez John Schlesinger (The Marathon Man, 1976), chez Roman Polanski (Frantic, 1988), chez Andrew Davies (The Fugitive, 1993) et chez Clint Eastwood (Absolute Power, 1997). La liste pourrait s’allonger encore. Le réalisateur italien Ferdinando Cito Filomarino transpose ce thème dans son film *Beckett*, avec la Grèce pour toile de fond : Alors que les troubles politiques s’intensifient devant leur hôtel à Athènes, les touristes américains Beckett (John David Washington) et April (Alicia Vikander) partent à la découverte des paysages montagneux, non loin des ruines de l’oracle de Delphes. Les ruines de la Grèce antique apparaissent à la fois comme une attraction touristique et comme un présage sinistre : des vacances d’été tournent à la tragédie. À la suite d’un accident de voiture, Beckett perd non seulement sa petite amie, mais il devient également, malgré lui, le témoin d’un complot dont les ramifications s’étendent jusqu’au gouvernement grec et à la CIA. Dès lors, il est en fuite. L’aide lui vient sous les traits de la militante Lena (Vicky Krieps) ; avec son soutien, il entend résoudre les mystères qui l’entourent soudainement. Il devient un homme qui en sait trop…

La force de Beckett réside dans sa mise en scène ostentatoire du thriller. Son besoin permanent de mouvement suscite la curiosité quant à l’événement à venir et attise de plus en plus le désir de ce dénouement si essentiel au thriller. Peut-être faut-il voir dans ce moment d’attente de la résolution de toutes les questions un lien avec l’écrivain irlandais ? Ne pas vouloir laisser retomber le suspense, tel est l’objectif déclaré de Beckett ; contrairement à de nombreux autres représentants du genre, il parvient ainsi, à un degré extrêmement élevé, à créer cet effet de « doublement » : un mouvement permanent au sein même de l’image en mouvement. C’est précisément pour cette raison qu’Hitchcock parle de « cinéma pur ».

On ne peut pas reprocher à Beckett d’avoir choisi un titre qui ne reflète pas le contenu de son œuvre : le protagoniste est au cœur de ce film et George David Washington l’incarne, à l’instar de son rôle dans Tenet de Christopher Nolan – une réinterprétation à la fois époustouflante et exigeante du film d’espionnage –, de manière extrêmement physique, mais sans grande profondeur psychologique. Chez un réalisateur comme Christopher Nolan, souvent qualifié de formaliste, ce manque de profondeur dans la construction du personnage n’a pas d’importance ; il fait même partie intégrante de la conception du personnage. Dans un film comme *Beckett*, cependant, dont le protagoniste éponyme – un touriste terre-à-terre qui devient coupable sans l’avoir mérité, mais qui doit porter le film – le caractère succinct de la construction du personnage devient un véritable défi, surtout parce que le scénario ne laisse pas beaucoup de place aux personnages secondaires pour s’épanouir – et pourtant, Vicky Krieps fait preuve d’une présence saisissante et d’un naturel indéniable. Elle se sent appelée à le protéger et, dès qu’elle devine l’engrenage plus vaste, elle intervient – avec autant d’engagement et de détermination que de sensibilité et de sang-froid. C’est notamment dans les scènes où elle partage l’écran avec Washington qu’elle se montre si forte, grâce à sa présence immédiate, naturelle et authentique, qu’elle réduit le héros principal, Beckett, à un simple symbole, un personnage de genre, une construction au service de l’intrigue.

Toutes les relations et intrigues de l’intrigue de Beckett ne trouvent pas vraiment de dénouement à la fin. Ce film contient plutôt, à la manière de citations, des éléments qui visent à suggérer un lien avec l’actualité : une Nouvelle Droite en plein essor, des mesures d’austérité imposées par l’UE qui, ces dernières années, n’ont pas seulement ému l’opinion publique grecque. On n’y perçoit toutefois pas de substance réelle ; cela reste une toile de fond sur laquelle évolue ce Beckett – et ce, à un rythme effréné. Suspense et goût de l’angoisse d’un côté, mouvement et rythme de l’autre : tels ont toujours été les éléments constitutifs du thriller. Hitchcock aujourd’hui.

Disponible sur Netflix