BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Cinéma 4 min de lecture

les jours de canicule

cinéma

Article paru dans Édition novembre 2021
Partager l'article sur

C’est une période de bouleversements. Montana, 1925 : les frères Phil (Benedict Cumberbatch) et George Burbank (Jesse Plemons), aux caractères opposés, sont propriétaires d’un grand ranch. George a déjà accepté la modernisation qui s’annonce : il conduit une voiture neuve et s’habille avec beaucoup de goût. Ce n’est pas le cas de Phil : c’est un dur à cuire, un cow-boy de la vieille école. L’équitation semble avoir façonné cet homme : sa démarche et sa posture sont marquées par des années passées en selle, et il aime d’ailleurs se coucher sans s’être lavé. Lorsque George épouse en secret Rose (Kirsten Dunst), une veuve, et l’amène au ranch avec son fils Peter (Kodi Smit-McPhee), un garçon timide et d’apparence chétive, Phil se sent menacé dans son existence ; il devient de plus en plus un élément perturbateur délibéré, et très vite, les tensions et la paranoïa dominent la vie au sein du domaine.

Avec *The Power of the Dog*, la réalisatrice néo-zélandaise Jane Campion fait son retour au grand écran et a remporté le Lion d’argent de la meilleure réalisation dans la section en compétition du Festival du film de Venise. Le film, adapté d’un roman de Thomas Savage, devrait être diffusé sur Netflix après une première sortie en salles début décembre 2021. Malgré toutes ses caractéristiques sémantiques, *The Power of the Dog* se rapproche davantage, dans sa dramaturgie, du thriller psychologique que des schémas classiques du western. C’est presque à la manière d’une pièce de théâtre de chambre que Jane Campion fait se rencontrer ses personnages. La Néo-Zélandaise s’est fait connaître, avec des films comme *La Leçon de piano* (1993) ou *Bright Star* (2009), comme une réalisatrice qui privilégie la suggestion à la déclaration explicite. Dans *The Power of the Dog*, c’est sans doute grâce à la distribution exceptionnelle que ces stratégies de suggestion portent leurs fruits. Dans le triangle Cumberbatch – Smit-McPhee – Dunst, on ne devine jamais clairement qui est sur le point de provoquer le malheur. La construction scénaristique, qui rend l’intrigue impénétrable et déroutante pour le spectateur jusqu’à la fin, ne laisse aucune chance à la recherche d’un « coupable ». C’est précisément la dernière partie du film qui offre une analyse perspicace des liens entre l’amour, la vocation protectrice et le crime.

Avec *The Power of the Dog*, le western – à l’instar de films tels que *Brokeback Mountain* (2005) d’Ang Lee – va bien au-delà de l’image classique de la masculinité : le genre commence à se réinventer. Campion insuffle au genre des dynamiques qui tournent autant autour de la vengeance que du pardon et de la rédemption. Phil affiche sa supériorité de manière si flagrante qu’il n’en faut pas plus – son nom à lui seul est révélateur – pour reconnaître que son hypermasculinité sert de couverture à son homosexualité. Ce ne sont pas tant les affirmations de domination du héros qui retiennent l’attention, mais ses blessures, car il n’est plus du tout crédible en tant que figure héroïque rayonnante ou laconique. C’est un être humain dont nous ne connaissons jamais suffisamment les motivations pour pouvoir le classer dans le schéma traditionnel du bien ou du mal, et parce que c’est un être humain qui se bat pour sa survie, pour son existence, il nous est étrangement familier. Campion élargit ainsi notre seuil de tolérance. Nous acceptons que ce Phil dépasse largement les limites de la respectabilité et commette ainsi des actes qui coûteraient à un autre sa réputation de héros. C’est ainsi qu’il ne peut que devenir tragique – ce n’est pas un hasard si Jane Campion structure son film en cinq actes. Le héros de ce western doit accepter que sa créatrice cinématographique l’interroge sur sa nature. Ce qui relie toutefois *The Power of the Dog* au western hollywoodien classique, c’est son aliénation : ne pas pouvoir être heureux, devoir renoncer et mener une existence solitaire, mourir dans la néant, sans avoir atteint aucun but – cela fait partie de la nature des héros de westerns au même titre que leur solitude.