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Cinéma 4 min de lecture

les écuries d’Augias

Marathon télévisuel

Article paru dans Édition décembre 2022
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NWR – ces initiales suffisent amplement à annoncer le programme esthétique très personnel et égocentrique qui va se déployer avec toute sa puissance. Nicolas Winding Refn est un fétichiste du cinéma. Un homme animé par son propre désir obsessionnel de l’image. The Neon Demon (2016), un film totalement incompris sur le plaisir visuel lui-même, qui exposait l’acte de regarder tout en le contournant, fut peut-être l’un des films les plus marquants sur le cinéma que le cinéma ait produit au cours de la dernière décennie. Oui, il est difficile de ne pas s’emballer face à la beauté enivrante avec laquelle le Danois concrétise ses visions cinématographiques personnelles. Cette incursion dans le monde de la mode fut le dernier long métrage de Refn, un projet qui s’est soldé par un échec commercial.

Avec sa nouvelle mini-série *Copenhagen Cowboy*, Refn revient – dix-sept ans après sa trilogie *Pusher* – sur la pègre de Copenhague, qui est – comme le montre sans ambiguïté la série – un véritable cloaque. L’image des animaux à poils souligne clairement que ce sont avant tout les abominations humaines qui occupent ici le devant de la scène : le milieu criminel dépeint dans *Copenhagen Cowboy* est un réseau tentaculaire mêlant prostitution forcée, criminalité organisée, meurtres et les perversions d’une mystérieuse famille danoise ; le décor de la pègre de Copenhague se présente comme un véritable avant-cour de l’enfer. Il est donc grand temps qu’une figure herculéenne vienne nettoyer ces écuries d’Augias. Cette héroïne se présente davantage sous les traits d’un ange vengeur : la mystérieuse Miu est déterminée à démanteler ce réseau criminel.

Nicolas Winding Refn est sans aucun doute une figure d’exception du cinéma, non seulement en raison de son originalité, mais aussi parce qu’il a systématiquement fait de la lenteur cinématographique sa marque de fabrique au fil des ans, et en particulier depuis *Bronson* (2009). Cela rend certes l’accès difficile pour un public grand public, car l’absence quasi totale de dialogues ne permet guère de s’identifier aux personnages. En contrepartie, Refn mise sur la mise en valeur des espaces, parfois dotés d’un design archaïque ; on sent qu’il y a quelque chose qui bouillonne sous la surface. Les personnages, qui entrent et sortent d’une pièce d’un air presque apathique, ne semblent plus vivants ; ils sont tous condamnés ; lentement, insidieusement, nous assistons à l’arrivée inéluctable de l’apocalypse. Chez Refn, on assiste à une forme de « mort du temps » au sens deleuzien, où la narration s’arrête, où le temps est figé en images, presque picturales. C’est également le principe artistique de *Copenhagen Cowboy*. Ce n’est qu’une fois que l’on s’est véritablement imprégné de cela que la série commence à déployer tout son effet. C’est alors que se dévoilent peu à peu, sous la lumière des néons, les vies intérieures tourmentées des personnages, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des détails de décor tape-à-l’œil ou à de longs commentaires en voix off, comme dans les productions de séries standardisées. La profondeur psychologique des personnages, voire peut-être leur âme, est tournée vers l’extérieur et reste ancrée à cette surface. Le style fait la substance. Et puis la violence : c’est l’une des caractéristiques essentielles de l’œuvre du Danois. Oui, on serait tenté de demander : quelqu’un qui exalte les excès de violence de Quentin Tarantino en un spectacle digne d’un opéra a-t-il réellement déjà vu un film, ou ne serait-ce qu’un épisode de *Copenhagen Cowboy* de Nicolas Winding Refn ?

Il y a aussi la violence stylistique : Refn envahit le regard et l’ouïe, comme en témoignent à merveille les lumières néon criardes et les basses profondes, avec une puissance esthétique qui interpelle le spectateur, l’invite à réapprendre sans cesse à voir ; un processus qui ne s’attache qu’aux apparences. Puis revient ce silence qui s’installe brusquement et sape des scènes entières. C’est avant tout la bande-son grâce à laquelle Refn entretient un malaise constant et qui, à elle seule, sait raconter que rien ne va ici. Dans sa dysfonctionnalité parfaitement chorégraphiée, l’univers de *Copenhagen Cowboy* ressemble aux microcosmes tourmentés, désolés et aliénés que Nicolas Winding Refn a mis en place dans *Only God Forgives* (2013) ou *Too Old To Die Young* (2019) : des mondes dans lesquels l’être humain ne peut exister qu’en solitaire, sous peine d’être condamné à l’échec.

C’est la seule façon d’appréhender le projet artistique de Nicolas Winding Refn : célébrer ces apparences tout en les contournant, réconcilier cette opposition inconciliable, transformer l’apparence en profondeur – Nicolas Winding Refn est sans aucun doute l’un des rares épigones de Michael Mann.