Si la cérémonie de remise des prix de la Berlinale avait eu lieu le week-end dernier, les films lauréats n’auraient pas été une telle surprise. Mais Venise, ce n’est pas Berlin. C’est pourquoi ce ne sont pas les favoris, *Nist (No Bears)* de Jafar Panahi ou *Saint Omer* d’Alice Diop, qui ont remporté le Lion d’or, mais le documentaire de Laura Poitras, *All the Beauty and the Bloodshed*. Cette surprise n’a toutefois pas été frustrante au final, puisque les deux autres longs métrages ont été récompensés respectivement par le Prix spécial du jury et le Grand Prix du jury. À la Berlinale, la décision politique d’attribuer le prix principal au film iranien – dont le réalisateur et de nombreuses autres personnes ont récemment dû purger une peine de prison de plusieurs années – aurait pris le pas sur tous les autres arguments. Ces trois films auraient été des lauréats légitimes du Lion d’or.
« All the Beauty » est ainsi le deuxième documentaire de l’histoire du festival à remporter ce prix prestigieux, et Laura Poitras la troisième réalisatrice consécutive à se voir décerner le Lion. Certaines voix isolées ont remis en question sa présence en compétition : où était passé le cinéma dans son portrait de Nan Goldin ? « All the Beauty » n’est peut-être pas le film intimiste qu’était « Citizenfour », mais il a néanmoins sa raison d’être sur le plan esthétique. Poitras accorde aux photographies de l’artiste une place qu’il ne faut pas sous-estimer et prolonge l’esprit de son œuvre tout au long du film. C’est le portrait de Goldin, mais aussi celui de New York et de sa scène artistique de la fin des années 1960 à nos jours, de Warhol au sida, en passant par ses marginaux gays et lesbiennes. C’est aussi un film sur le combat de Goldin contre le groupe pharmaceutique Purdue et la famille Sackler, qui, d’une part, est coresponsable de la crise des opiacés aux États-Unis et, d’autre part, comble d’argent les institutions culturelles et les musées – le MoMA, le Guggenheim, etc., dont les collections abritent les œuvres de Goldin –. All the Beauty raconte les efforts militants de Goldin au sein de P.A.I.N. pour demander des comptes aux Sackler. Un combat à la David contre Goliath. Ici, David n’est pas seulement une héroïne inébranlable, mais aussi une sacrée dure à cuire, comme on dit.
L’attribution du « Luigi de Laurentiis Venice Award » du meilleur premier film à *Saint Omer* a tout de même suscité quelques froncements de sourcils. À première vue, le film d’Alice Diop pourrait bien être son premier film de fiction. Mais quiconque s’intéresse à son travail constate qu’elle a toujours mêlé des éléments du documentaire et de la fiction. Et de toute façon, *Saint Omer* n’est pas son premier long métrage. Le président du jury, Michaelangelo Frammartino, aurait dû savoir tout cela. Et puis décerner le prix principal à un documentaire ? Trop de jurés gâchent la soupe cinématographique. Bon, tant pis.
« Saint-Omer » est une réflexion saisissante sur la maternité. Une autrice – peut-être un alter ego d’Alice Diop – se rend à Saint-Omer, près de Lille, pour assister à un procès dans lequel une jeune femme est accusée du meurtre de son propre enfant en bas âge. Diop ne cherche pas du tout à expliquer l’inexplicable, mais dresse un portrait psychologique complexe de toutes les personnes impliquées, y compris celui des spectateurs et spectatrices, et réécrit les règles de ce que peut être un drame judiciaire. Panahi, quant à lui, signe avec *No Bears* le chapitre le plus explicite de son cinéma autoréférentiel. Autoréférentiel, non pas dans le sens d’un clin d’œil ironique, comme on le connaît habituellement, mais autoréférentiel parce qu’il est question de tout. Pour Panahi, mais aussi pour tous ceux qui tentent de faire du cinéma et de vivre – et de survivre – au théâtre de l’existence iranienne. D’une manière ou d’une autre. Souvent, c’est la fiction qui rend la réalité (totalitaire) supportable. C’est ce que prouve – pour simplifier – le méta-cinéma de Panahi, mais aussi, par exemple, le film iranien lauréat de la section Orizzonti, *World War III*, dans lequel un journalier inconscient se retrouve soudain sur le tournage d’un film de guerre nazi et, peu de temps après, se retrouve devant la caméra vêtu d’un costume d’Hitler.
Les deux prix décernés à *Bones and All* de Luca Guadagnino – celui de la mise en scène et celui du « talent émergent » – restent un mystère. Son film de passage à l’âge adulte, qui aborde le cannibalisme et le vampirisme et se veut une variation sur *Badlands*, n’apporte absolument rien de nouveau, et l’alchimie entre les personnages incarnés par Timmy Chalamet et Taylor Russell fait également défaut. Ces deux prix auraient pu revenir au film *Athena* de Romain Gavras. On peut penser ce qu’on veut de ce film, mais la mise en scène des trois quarts d’heure initiaux est si époustouflante qu’on en reste bouche bée, et l’énergie de Sami Slimane est presque palpable. Au final, Netflix – qui comptait quatre films en compétition – est reparti les mains vides. Même le favori Brandon Fraser n’a pas réussi à s’imposer. Une seule chose était sûre : lorsque Cate Blanchett incarne un personnage lesbien dans un film réalisé par Todd Fields, les prix pleuvent potentiellement. Coppa Volpi – méritée ! – pour l’Australienne dans TÁR de Todd Fields.