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Cinéma 4 min de lecture

L’ego et ses excès

Cinéma  

Article paru dans Édition septembre 2022
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Ce qui est agaçant avec les superlatifs, c’est qu’ils ne laissent plus place à aucune intensification. Aucun des acteurs de *Competencia oficial* ne semble vraiment saisir cette idée. Se surpasser soi-même mène très vite au ridicule : à un âge avancé, le multimilliardaire Humberto Suárez (José Luis Gómez) contemple les rangées de gratte-ciel de Madrid. Son quatre-vingtième anniversaire approche et il est tourmenté par le souci de sa réputation après sa mort. Que va-t-il laisser au monde ? Un pont ? Un musée ? Comment veut-il rester dans les mémoires ? Oui, pourquoi pas un film ? Un grand film, le « meilleur film de tous les temps ». L’intrigue est ici plutôt secondaire ; ce qui semble important avant tout, c’est de pouvoir rallier les meilleurs de leur domaine à ce projet cinématographique de grande envergure. Nulle autre que la très célèbre cinéaste d’auteur Lola Cuevas (Penélope Cruz) ne doit en assurer la réalisation. Elle souhaite adapter le roman Rivalité, qui raconte la querelle incessante entre deux frères, et pour lequel elle envisage un casting prestigieux : la star Félix Rivero (Antonio Banderas), qui jouit d’une grande popularité à Hollywood, doit partager l’affiche avec le célèbre comédien de théâtre Iván Torres (Oscar Martínez), dont la réputation de mime hors pair doté d’un charisme authentique le précède.

Dans le milieu du cinéma, l’expression « Competencia oficial » désigne généralement la compétition officielle d’un festival de cinéma. Mais ici, elle peut plus particulièrement être comprise comme la rivalité entre concurrents. Une fois que les scénaristes et réalisateurs argentins Mariano Cohn et Gastón Duprat ont mis en place le cadre de départ de leur film tel qu’il est esquissé ici, ils peuvent laisser libre cours à leur nouvelle comédie et aller droit au but sans détours. « Competencia oficial » n’est pas la première collaboration entre Cohn et Duprat, puisqu’ils avaient déjà réglé leurs comptes avec le monde littéraire et le personnage de l’écrivain de gauche libérale dans *El ciudadano ilustre* (2016). Ils s’attaquent désormais au milieu du cinéma, qu’ils dévoilent sans grande nuance dans tous ses traits caricaturaux : Non seulement les processus de création artistique sont poussés jusqu’à l’absurde et le naturel opposé à la pose, mais l’excentricité et la créativité débordante de la mise en scène sont également mises en avant jusque dans les moindres détails, au moyen d’un double jeu savamment orchestré. Penélope Cruz s’investit pleinement dans le rôle de l’enfant terrible, qui agit sur ses deux acteurs avec une grande suffisance et une dureté implacable. À travers le personnage de Félix Rivero, Antonio Banderas montre comment des influences purement extra-cinématographiques, telles que la gloire et la reconnaissance, peuvent agir sur la psyché d’un acteur et se répercuter ensuite sur son art : les techniques de jeu grandiloquentes et impétueuses servent davantage à asseoir sa propre position et son image d’acteur qu’à répondre à l’exigence d’un jeu naturaliste fondé sur l’authenticité et la sincérité émotionnelle. C’est pourquoi les accents qu’Iván Torres, attaché aux nuances et aux subtilités, oppose à l’excentrique Rivero ne peuvent que se perdre dans l’interaction entre les deux personnages. En raison de son propre égocentrisme, la réalisatrice n’est même plus capable de se concentrer sur l’essentiel du film. Dans *Competencia oficial*, nous voyons trois figures d’artistes qui, comme dans une réaction chimique, ne parviennent jamais à se fondre en une nouvelle substance – la création –, mais se repoussent mutuellement et mènent à la destruction. Au milieu de tout cela, l’ambition artistique se noie dans cette absurdité. Ce qui s’impose d’autant plus à la conscience du public, c’est la prise de conscience de l’illusion artistique qui part du principe qu’il pourrait exister, dans l’acte créatif collectif, une sorte de vérité unique. *Competencia oficial* est une satire divertissante et caustique sur la création cinématographique et ses artistes. Mais c’est avant tout un avertissement contre les excès démesurés de son propre ego, qui ne peuvent que mener au néant.