Avec son film Moonlight (2016), récompensé par un Oscar, Barry Jenkins a dépeint avec une grande sensibilité la vie d’un Afro-Américain homosexuel qui grandit dans la pauvreté à Miami. Cette sensibilité, qui caractérise l’adaptation cinématographique de la pièce de théâtre, transparaît également dans *The Underground Railroad*, une adaptation du roman éponyme de Colson Whitehead. Au début de la série, l’action se déroule principalement dans une plantation esclavagiste du Sud des États-Unis, alors que la guerre de Sécession n’est encore qu’une lointaine perspective. L’esclave noire Cora (Thuso Mbedu) a été abandonnée par sa mère Mabel (Sheila Atim) sur la plantation, alors que celle-ci tentait de s’enfuir vers le Nord. Face à la cruauté du nouveau propriétaire de la plantation, Cora décide à son tour de s’enfuir, avec le chasseur d’esclaves Ridgeway (Joel Edgerton) sur ses talons. Avec César (Aaron Pierre), elle emprunte ce qu’on appelle le « chemin de fer clandestin ». Cet ancien réseau d’évasion était principalement financé par des familles blanches qui accueillaient les esclaves en fuite chez elles et les faisaient ainsi sortir du Sud sans se faire remarquer.
Dans sa série, Jenkins interprète littéralement le titre du roman : il existe bel et bien ici un réseau de tunnels souterrains par lequel une locomotive ouvre la voie vers la liberté. C’est un signe on ne peut plus clair que la série se veut une lecture métaphorique et ne s’intéresse pas à une reconstitution historiquement fidèle des faits. Le chemin vers la liberté et l’égalité n’est jamais facile et ne suit pas une ligne droite. The Underground Railroad dépeint un tel voyage, un mouvement vers l’avant, et s’apparente donc davantage à une série à épisodes qu’à une étude de personnages. C’est ainsi que s’articule la structure dramaturgique de la série : chaque épisode raconte de nouvelles expériences dans de nouveaux lieux, de la Caroline du Sud jusqu’à l’Indiana. Au cours de son voyage, Cora découvre les facettes les plus diverses de la haine ; dans toutes ces rencontres, le racisme semble constant : tantôt ouvert, tantôt plus discret, mais toujours présent ; il est même constamment entretenu dans ces États-Unis d’Amérique. De manière significative, les abîmes s’ouvrent au-dessus de nos têtes, et non sous terre. C’est également ce qu’indique la dimension exagérément irréelle de l’intrigue fictive : le réseau ferroviaire souterrain, avec sa locomotive à vapeur, ses halls de gare et ses contrôleurs, pourrait, dans son exagération, signifier qu’il n’existe aucune protection réelle dans ce système d’oppression raciste. À Griffith, par exemple, une petite ville libérale de Caroline du Sud, Cora et César sont d’abord accueillis chaleureusement, on leur promet éducation et prospérité, mais très vite se devine derrière tout cela la folie médicale de la stérilisation des Afro-Américains, une entreprise axée sur le contrôle et non sur l’épanouissement libre de l’individu. C’est de ces contrastes que *The Underground Railroad* tire sa force subversive ; soudain, même la Déclaration d’indépendance américaine, dont on cite des passages, semble vide de sens.
Plus encore que la menace extérieure, c’est le paysage de *The Underground Railroad* qui crée une unité, d’une manière que l’on ne peut qualifier que de « grisant », faute d’un terme plus approprié. Les images sont d’une beauté envoûtante, mais non moins troublante pour autant. Souvent filmées à contre-jour, ces scènes de torture des plus brutales, ces corps en feu, sont littéralement sublimées dans une beauté quasi grotesque. Le cinéaste britannique Steve McQueen a su, avec *12 Years a Slave* (2013), trouver des images percutantes pour que la brutalité de l’esclavage, dans toute sa beauté, ne paraisse pas contradictoire, en s’inspirant de l’autobiographie de Solomon Northup, un Afro-Américain libre. « Si je vous confie ma douleur, la rendrez-vous belle ? », demande d’ailleurs Cora à un poète. Avec *The Underground Railroad*, Barry Jenkins emboîte le pas à son collègue Steve McQueen.