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Cinéma 6 min de lecture

Le retour d’une icône de l’érotisme

Le cinéma érotique a connu son apogée en 1974 avec *Emmanuelle*, réalisé par Just Jackin. Mettant en scène l'actrice Sylvia Kristel et adapté du roman d'Emmanuelle Arsan, ce film a suscité une vive polémique lors de sa…

Article paru dans Édition octobre 2024
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Le cinéma érotique a connu son apogée en 1974 avec *Emmanuelle*, réalisé par Just Jackin. Mettant en scène l’actrice Sylvia Kristel et adapté du roman d’Emmanuelle Arsan, ce film a suscité une vive polémique lors de sa sortie. Just Jackin, alors âgé de 34 ans, était à l’origine photographe de mode. Ce fut son premier film, qui, au milieu des années 70, a rendu acceptable le porno soft, dont l’essor coïncidait avec cette période.

Il est vrai que la sortie en salles d’Emmanuelle, en 1974, dans un monde encore marqué par des valeurs morales conservatrices, a provoqué un scandale. L’adaptation cinématographique du best-seller érotique éponyme d’Emmanuelle Arsan, publié en 1959, reprenait les thèmes de l’émancipation et de la liberté sexuelle et fit de l’actrice principale, Sylvia Kristel, alors encore inconnue, une véritable icône. L’image de cette jeune Néerlandaise aux cheveux courts, portant un collier de perles et assise dans un fauteuil « paon », est rapidement devenue, partout dans le monde, le symbole d’une nouvelle forme de liberté sexuelle au cinéma, qui a captivé l’imaginaire collectif de la planète entière : L’histoire raconte les aventures d’une jeune femme, Emmanuelle, qui vit à Bangkok avec son mari, un diplomate français, et se lance dans des aventures sexuelles libérées avec plusieurs partenaires, hommes et femmes. Emmanuelle se distinguait particulièrement par sa volonté de transposer ces sensations de la manière la plus directe possible à l’écran. Cette libération émotionnelle, qui s’inscrivait dans le contexte de la révolution sexuelle et de l’avènement de la pilule contraceptive, a durablement influencé de nombreux films érotiques ultérieurs.

L’écrivaine Emmanuelle Arsan, qui a des racines en Thaïlande, a délibérément choisi la métropole de Bangkok comme cadre de son récit. Le film sait lui aussi mettre en valeur ce décor à travers son langage visuel : le Bangkok des années 1970 est présenté dans *Emmanuelle* comme une métropole passionnante et animée, qui a transformé le regard porté sur le pays et sur son avenir : Les scènes du marché flottant ou les images le long du canal ou de la cascade de Khao Yai ont renforcé la perception de la Thaïlande comme une destination touristique attrayante, qui, du point de vue occidental, est devenue une toile de fond exotique devant laquelle la jeune Emmanuelle apprend à disposer librement de son propre corps. Pierre Bachelet a accompagné ces images d’une musique de film mièvre afin de plonger pleinement le décor dans une atmosphère dense et ampoulée. Cependant, le relâchement des mœurs de l’époque n’est pas seulement perçu aujourd’hui comme libéral, mais parfois aussi comme misogyne et discutable ; la liberté sexuelle nouvellement découverte dans le film ne serait qu’un prétexte pour montrer de la violence à caractère sexuel.

Cinquante ans plus tard, la réalisatrice française Audrey Diwan a réadapté ce classique au cinéma. L’exposition de son film fait directement référence à une scène culte du film original, mais à part cela, ce remake n’a plus grand-chose en commun avec l’original : Emmanuelle (Noémie Merlant) travaille comme inspectrice d’hôtels et voyage à travers différents pays d’Asie. Le remake abandonne Bangkok au profit de Hong Kong, où Emmanuelle séjourne au Rosefield Palace, un grand hôtel de luxe, et se livre à une série d’aventures sexuelles.

Dans « L’évènement », premier long métrage d’Audrey Diwan qui a remporté le Lion d’or au Festival du film de Venise en 2021, une grossesse non désirée vient bouleverser les projets d’avenir d’une jeune étudiante qui se prépare à son examen de fin d’études. Au cœur du film se trouve la scène d’un avortement sanglant, qui vise à mettre douloureusement en lumière le poids des décisions et les contraintes auxquelles sont soumises les jeunes femmes dans la société, et qui détermine pour l’essentiel l’actualité et l’intensité de ce drame cinématographique.

Dans son deuxième film, Audrey Diwan met en scène la quête d’une femme à la découverte de sa propre sexualité, qui se veut également une critique du rôle de la femme dans la société capitaliste actuelle. La cinéaste cherche avant tout à se démarquer résolument du film original et à le réactualiser. Cela est d’autant plus évident que, dans cette adaptation, Emmanuelle ne se trouve pas dans l’ombre d’un homme influent qui ne cesse de la glorifier en tant qu’objet sexuel, mais occupe elle-même une position de pouvoir : elle est contrôleuse qualité ; elle rend des jugements ; des destins dépendent de ses évaluations. Le film aborde en passant le thème du pouvoir par la surveillance à travers la fonction d’Emmanuelle en tant que surveillante ; les nombreuses images filmées dans l’hôtel sont à cet égard révélatrices. Il s’agit toutefois moins de la représentation du désir féminin que de l’illustration du contrôle et de la domination féminins. Diwan ne se concentre pas tant sur une atmosphère ampoulée de désir, comme le faisait Jackin, mais plutôt sur un réseau de pouvoir dans lequel la femme gagne en influence au cours des ébats amoureux. Trois scènes de sexe structurent ce remake, dans lequel Emmanuelle passe d’un rôle passif à une position où elle donne activement des ordres. Le jeu d’actrice distant et froid de Noémie Merlant contribue également de manière significative à cette différence essentielle par rapport à l’œuvre originale. Toujours inapprochable, l’actrice privilégie la sobriété : aucune émotion dans les expressions faciales ni dans les gestes, aucune explosion de sentiments. À cela s’ajoute une esthétique ultra-lisse dans des intérieurs stériles et froids, qui fait cruellement défaut à la palette de couleurs chatoyante de l’original. Emmanuelle revendique davantage son érotisme qu’elle ne le rend réellement palpable.
Le film érotique n’a cessé de prendre de nouvelles facettes et de nouvelles formes, à la croisée du film érotique et du film pornographique, afin de préserver son art et ses attraits esthétiques. La simple scopophilie, c’est-à-dire la satisfaction de la curiosité de son public, n’est pas la principale approche adoptée par ce remake. Compte tenu de la disponibilité actuelle de la pornographie sur Internet, cette ambition semble presque obsolète pour Audrey Diwan. Diwan observe la liberté sexuelle de son héroïne avec une certaine distance, à l’instar de la réalisatrice néerlandaise Halina Reijn qui observe son actrice principale, Nicole Kidman, dans *Babygirl*. Ce remake ne trouve toutefois aucun point d’ancrage permettant de rendre compréhensible l’univers émotionnel de cette femme. L’intrigue sinueuse correspond peut-être à la quête parfois sans but de la protagoniste ; une quête qui ne parvient toutefois pas à trouver un point d’ancrage. Emmanuelle en dit davantage sur la disparition de l’affect dans le système capitaliste du monde moderne. « À notre époque, il me semble que le plaisir est totalement lié à l’impératif de performance, au sens capitaliste du terme. Il faut rentabiliser, optimiser, profiter », explique la réalisatrice pour décrire sa démarche. Ainsi, ni son travail de contrôleuse qualité ni les expériences sexuelles qu’elle explore ne semblent vraiment procurer de satisfaction à cette nouvelle Emmanuelle. On peut trouver cela captivant et le mettre en scène de manière captivante. Mais le film n’aborde cette question que de manière superficielle et ne fait que répéter des stéréotypes déjà largement connus.