Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Cinéma 5 min de lecture

Le réseau social (iranien)

Cinéma

Article paru dans Édition décembre 2021
Partager l'article sur

Ce n’est pas hier seulement que les grands festivals de cinéma européens ont ouvert les yeux des cinéphiles en intégrant des talents iraniens à leur programmation. Kiarostami, les Makhmalbaf, Panahi, Rasulof et Farhadi font partie du canon moderne du cinéma (mondial). Cette ouverture n’était pas seulement un choix artistique, mais aussi un message de politique culturelle. Car les conditions de travail en Iran n’étaient pas, et ne sont toujours pas, des plus faciles. Contrairement à d’autres collègues, Asghar Farhadi a toutefois toujours pu travailler. Peut-être parce que sa critique de l’Iran est mise en scène de manière relativement diffuse et abstraite, au sein d’un tissu psychologique dense. En tout cas, les festivals lui ont même ouvert les portes pour produire des films en dehors de l’Iran. Mais comme après son séjour en France – durant lequel il a réalisé Le Passé –, il est de nouveau rentré en Iran après son film en espagnol, Todos lo saben.

Ghahreman / A Hero / Un héros est le neuvième film d’Asghar Farhadi. Il raconte l’histoire de Rahim, un homme condamné à une peine de prison pour une dette impayée. Lors d’un congé pénitentiaire, sa compagne lui apprend qu’elle a trouvé un sac à main contenant des pièces d’or. Cet or leur permettrait peut-être de réunir suffisamment d’argent pour verser un acompte suffisamment élevé sur la dette, ce qui permettrait à Rahim de recouvrer la liberté avant terme. Chez le négociant, cependant, le cours actuel de l’or s’avère peu avantageux. Le gain n’est pas suffisant. Le créancier ne se laisse pas attendrir. Rahim et sa petite amie Farkhondeh décident de signaler la disparition du sac à main et de son contenu. Il ne faut pas longtemps pour que Rahim soit salué publiquement comme un bon samaritain. Mais ce ne serait pas un film d’Asghar Farhadi si les choses ne se compliquaient pas pour le protagoniste.

Dans l’histoire du cinéma, on a maintes fois vu des sacs (à main) contenant des objets de peu de valeur être jetés aux pieds de héros de films les plus divers. Et comme souvent, le sac dans le nouveau film d’Asghar Farhadi est un McGuffin digne d’un livre d’images. Quant à savoir si Rahim est un héros, comme le titre du film semble le suggérer – ou non –, c’est là tout le sujet de *A Hero*.

Ce qui caractérise le style cinématographique de Farhadi, c’est que le réalisateur iranien ne recourt à aucun raccourci psychologique et s’attarde précisément sur la complexité des relations humaines ainsi que sur les motivations des protagonistes, discrètes, difficilement perceptibles au premier coup d’œil, et souvent même au deuxième, des motivations de ses protagonistes, voilà ce qui caractérise la signature cinématographique de Farhadi. Depuis – pour simplifier et parler sans détours – le drame du divorce qu’est *Une séparation*, film qui a marqué la percée internationale de Farhadi, c’est précisément cette signature qui transparaît. Une signature également parce que sa filmographie – et *A Hero* ne fait pas exception à cet égard – se distingue avant tout par un travail précis sur le scénario. Quiconque a vu un film de ce cinéaste iranien reconnaît immédiatement sa méthodologie. Mais dans ce film, cette méthodologie tombe dans la formule, qui n’a pas été déclinée de manière particulièrement captivante. « Une séparation » présentait des camps clairement définis entre lesquels il fallait trouver un équilibre ; « Le Vendeur » était conscient de la théâtralité inhérente à l’écriture de Farhadi, mais aujourd’hui, tout comme dans le film espagnol, la formule se heurte à un mur.

Ce n’est pas que *A Hero* manque de cohérence. Cependant, Farhadi se met lui-même des bâtons dans les roues avec sa dramaturgie, ce qui ébranle une structure par ailleurs solide. La narration prend un caractère mélodramatique qui n’apporte rien au ton observateur du film. Le créancier de Rahim est son ancien beau-frère. Personne dans la famille de Rahim n’est au courant de l’existence de sa compagne. Pas même son fils, qui doit en outre faire face à un trouble de la parole.

Le fait que le réalisateur, qui fait par ailleurs preuve d’une certaine retenue dans la mise en scène et privilégie l’observation, se laisse aller à une succession de revirements dramaturgiques qui ne font que rééquilibrer les réponses possibles à la question de la culpabilité et de la morale, finit par lasser à la longue. La réflexion sur le rapport aux réseaux sociaux et sur le rôle de modèle dans la société prend des allures de thèse sur la culpabilité. Avec cette formule, Asghar Farhadi rate l’occasion de s’impliquer personnellement et de se remettre en question. Lui, le réalisateur oscarisé, étoile brillante, figure de proue du cinéma iranien dans le monde. Malgré tout, le travail réalisé avec les acteurs et actrices est remarquable. C’est surtout grâce à Amir Jadidi qui, à travers son interprétation de Rahim – un personnage insaisissable qui, malgré son sourire naïf, ne tombe pas dans la bêtise –, parvient d’une manière ou d’une autre à porter sur ses épaules le fardeau trop lourd du film.