Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Cinéma 4 min de lecture

Le corps, c’est la réalité

Cinéma  

Article paru dans Édition juin 2022
Partager l'article sur

Un garçon au bord de la mer, des images de plage baignées de soleil : un moment de répit avant que l’obscurité ne s’installe. *Crimes of the Future*, le nouveau film du réalisateur canadien David Cronenberg, se déroule dans un monde post-apocalyptique indéfini où la nuit semble régner en permanence. Les maisons tombent en ruine, les bureaux sont délabrés, les télécommunications ont disparu et les seuls écrans encore utilisés sont ceux de vieux téléviseurs qui semblent dater des années 80, sur lesquels on peut lire, de manière significative : « Le corps est la réalité. » Ni la douleur, ni aucune sensation physique en général n’existent plus. Les gens sont donc contraints de s’automutiler pour pouvoir encore ressentir quoi que ce soit. Viggo Mortensen incarne Saul Tenser, qui pratique avec sa compagne Caprice (Léa Seydoux) une forme extrême de « body art ». Au cours de leurs performances, elle tatoue et prélève des organes du corps de Saul, qui s’y développent comme des tumeurs cancéreuses. Son corps lui obéit de moins en moins et il a besoin d’instruments sophistiqués, qui ressemblent à des organes externes, pour pouvoir dormir et manger. Saul et Caprice se retrouvent alors confrontés à un mystérieux « Bureau national des organes », à une brigade de police, à une sorte de « nouveau registre des mœurs », ou encore à des militants qui souhaitent promouvoir une mutation permettant de digérer le plastique et ainsi de vivre de nos déchets.

Cela devrait suffire à donner un aperçu de *Crimes of the Future* et, dans ce contexte, il n’est guère surprenant que les personnages évoluent en réalité dans un univers qui rappelle fortement, bien sûr, les premières œuvres de David Cronenberg. Comme ici, il mise sur la réduction dans la conception de son espace cinématographique : pratiquement pas de prises de vue en extérieur, pas de paysages (à l’exception de la scène d’ouverture sur la plage), pas de localisation claire des événements. Il privilégie au contraire les espaces clos : les personnages évoluent dans des intérieurs à l’échelle humaine ou dans des ruelles très étroites. Cronenberg recourt souvent à des panoramiques pour éviter que le rythme du récit ne devienne trop lent, même dans ces lieux aux dimensions restreintes.

Ce réalisateur canadien de 75 ans, qui a étudié la littérature et les sciences naturelles, aborde ses films non pas en privilégiant la forme, mais en mettant l’accent sur le contenu. Il ne faut donc pas tomber dans l’erreur d’interpréter la notion de « body horror » chez Cronenberg comme un spectacle morbide et répugnant au sens strict, comme les attractions typiques du genre de l’horreur. Pour autant, le « body horror » est une variante mêlant des éléments du film d’horreur et de la science-fiction, qui, chez Cronenberg, servent plutôt de métaphores visuelles ouvrant des espaces de réflexion philosophique. La vie, la mort et l’existence en sont les thèmes centraux. Dans *Crimes of the Future*, on réfléchit à un avenir utopique, voire anti-utopique, du corps. Le regard de la caméra de Cronenberg exprime cette fascination pour le corps humain à travers un mouvement glissant sur les surfaces de la chair, ce que la séquence d’ouverture montre déjà très clairement. Cronenberg ne se permet toutefois pas de véritables moments de choc ou de dégoût, par exemple à travers des excès de sang. On a presque l’impression qu’il est conscient de la radicalité et des transgressions de sa successeure, Julia Ducournau, qui a récemment fait sensation au Festival de Cannes 2021 avec son film *Titane*. On pourrait penser qu’il fait ici presque un pas en arrière par la suite. Ce qui préoccupe Cronenberg, ce sont toutefois toujours les questions qui ont toujours déterminé son œuvre de manière décisive : que devient le corps lorsqu’il se trouve dans un monde désincarné ? La technologie ne doit-elle pas être comprise comme une extension du corps humain ?

« Crimes of the Future » marque également un retour aux sources pour Cronenberg, dans la mesure où, contrairement à des films comme « A History of Violence » (2005), Eastern Promises (2007) ou encore A Dangerous Method (2011), qui met en scène la rivalité entre les jeunes Freud, et dont la narration est beaucoup plus conventionnelle et transparente, il interpelle son public et soulève davantage de questions qu’il n’apporte de réponses.