Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Cinéma 7 min de lecture

Le cinéma des marginaux – Les films de Sean Baker

Le scénariste et réalisateur américain Sean Baker a reçu la Palme d’or pour *Anora* lors du Festival de Cannes de cette année. Il s’agit du premier prix décerné à un cinéaste américain depuis la Palme d’or remportée par…

Article paru dans Édition juin 2024
Partager l'article sur

Le scénariste et réalisateur américain Sean Baker a reçu la Palme d’or pour *Anora* lors du Festival de Cannes de cette année. Il s’agit du premier prix décerné à un cinéaste américain depuis la Palme d’or remportée par Terrence Malick pour *Tree of Life* (2011). Grâce à cette distinction, Sean Baker s’impose comme un auteur de plus en plus en vue en marge d’Hollywood dans le sillage du mouvement #MeToo, lui qui, depuis le début de sa carrière de réalisateur, s’est surtout attaché à mettre en lumière les existences marginales aux États-Unis.

Sean Baker s’intéresse à des personnages victimes de préjugés, qui se situent en marge des normes acceptables de la vie en société. Mais, et c’est là l’essentiel, il les observe sans les commenter. C’est ce qu’il met en scène dans ses films depuis *Four Letter Words* (2000), une comédie sur la jeunesse masculine des banlieues américaines : il ne porte ni jugement ni critique sur ses personnages, mais cherche à les comprendre. Il leur laisse leur dignité là où d’autres cinéastes auraient plutôt tendance à les utiliser comme des exemples pour formuler des messages politiques. Cette discrétion correspond également à la dramaturgie peu spectaculaire de ses films : pas de rebondissements dramatiques, pas de grandes explosions émotionnelles, pas de larmoiement. Starlet (2012) raconte l’amitié inhabituelle entre Sadie (Besedka Johnson), une marchande de brocante d’un certain âge, et Jane (Dree Hemingway), une jeune actrice de films pornographiques, qui évolue vers une relation mère-fille. L’un des moments les plus dramatiques de *Starlet* est peut-être celui où l’on se rend compte que le chien du même nom, un chihuahua, s’est enfui. La force du cinéma de Sean Baker se déploie dans ces moments de prise de conscience sereine, de compréhension mutuelle entre les personnages. Pour cela, Baker se contente des regards de ses acteurs dans de longs gros plans, il se contente des yeux qui passent tout juste à côté de la caméra – dans des moments d’introspection particulièrement saisissants.

Los Angeles est rarement belle dans les films de Baker. Il s’oppose ainsi résolument à l’image traditionnelle d’Hollywood, faite de glamour et de faste. Chez lui, L.A. est une métropole qui ne cache pas ses zones d’ombre. Il désenchant la « ville des lumières » grâce à un réalisme hors du commun dans sa mise en scène. C’est peut-être dans *Tangerine* (2015) que cette approche transparaît le plus clairement : le film raconte l’histoire d’une prostituée transgenre tout juste sortie de prison qui se lance dans une longue quête nocturne à la recherche de la femme avec laquelle son mari l’a trompée. Entièrement tourné avec la caméra d’un smartphone, ce film dégage un étrange pouvoir d’attraction. Aussi réelle que soit cette impression dans le film, l’art de Baker consiste également à évoquer, à travers ces images, une forme de poésie qui se nourrit de l’étude des milieux sociaux et de la réalité quotidienne, tout en étant sublimée par son regard de cinéaste – l’effet est poétique par son caractère immédiat. Mais Baker ne se contente pas de créer cet effet d’authenticité grâce aux lieux de tournage originaux ; il le rend également possible grâce au naturel de ses acteurs. Pour *Starlet* et *Red Rocket* (2021), il a engagé de véritables acteurs de films pornographiques. Il intègre également des amateurs à part entière dans ses films, qui semblent tirés de la vie réelle. De même, il montre avec une apparente désinvolture des appartements délabrés et des paysages industriels austères, les stations-service désolées, les vastes parkings vides des centres commerciaux ; ils s’y dressent comme des indices tacites que la prospérité et l’insouciance ne sont pas l’apanage de tous. Dans *The Florida Project*, nous suivons une famille en situation de précarité sociale qui vit dans un motel baptisé « Magic Castle ». On rêve de Disneyland, qui n’est qu’à quelques mètres de la porte d’entrée, mais on ne s’y rendra jamais.

Baker place au cœur de ce film la petite Moonee (Brooklynn Prince), qui découvre le monde à travers notre regard. C’est ainsi que Baker parvient, dans ce film encore, à créer son moment poétique : Les seuls personnages adultes développés dans *The Florida Project* sont Halley (Bria Vinaite), une mère complice qui se montre très immature et irresponsable afin de préserver le lien avec ses enfants, et Bobby Hicks (Willem Dafoe), le gérant du motel, qui endosse pour tous le rôle de père de substitution et de protecteur bienveillant. Bien que Baker privilégie un style quasi documentaire, ce choix de mise en scène lui permet de conserver une certaine légèreté et de préserver sa poésie. Baker ne se concentre pas sur la misère inhérente à la pauvreté, comme en témoigne une scène où Moonee joue dans la baignoire : Ce sont des jeux rituels qui se répètent sans raison apparente, jusqu’à ce que l’on comprenne que sa mère envoie Moonee prendre son bain lorsqu’elle reçoit des « invités », afin de payer sa chambre grâce à cela.

Jane, l’actrice porno de *Starlet*, a elle aussi manqué de peu le virage vers Hollywood ; elle est certes une star des médias, mais seulement en marge. Mickey Saber (Simon Rex), dans *Red Rocket*, est lui aussi un acteur porno qui a connu la popularité à Los Angeles, mais son visage marqué nous révèle rapidement que cette gloire douteuse a aussi son revers. Mickey a trouvé puis perdu ce qu’il croyait être le paradis. Il tente désormais de reprendre pied dans son Texas natal. Mais là-bas non plus, la situation ne s’annonce guère meilleure : la pauvreté et le manque de perspectives dominent la vie. *Red Rocket* est l’histoire d’un homme très charismatique, mais aussi parasitaire. Baker met en scène son éloquence effrénée, qui lui ouvre des portes sur le plan privé – sa femme Lexi (Bree Elrod) et la mère de celle-ci, Lil (Brenda Deiss), finissent par lui offrir le logement dont il a désespérément besoin –, mais sur le plan professionnel, il échoue sans cesse. Red Rocket observe de très près un cycle répétitif de rejet social, voire de répulsion. Il y a des portes qui se ferment, des propos désobligeants qui fusent dès le départ de Mickey. Il ne faut pas interpréter trop hâtivement la référence directe aux discours de Donald Trump, que le film fait défiler sur l’écran de télévision, comme une allusion politique à l’actualité ; les films de Baker sont trop équilibrés, trop saisissants dans leur immédiateté pour cela.

Les films de Baker constituent ainsi toujours un travail de déconstruction, une mise en images qui s’oppose aux stigmates des personnes socialement défavorisées. L’approche de Baker s’inscrit davantage dans la démarche de la représentation que dans celle de l’expérience émotionnelle. Il rejette toute sentimentalité ; d’ailleurs, le point de vue lui est étranger ; ce principe s’exprime de manière saisissante jusque dans la mise en scène elle-même : une caméra orientée de face et extrêmement statique se consacre à cet enregistrement observateur et sensible. L’absence de musique de film est également révélatrice à cet égard. La distinction décernée à Cannes à *Anora* – une réinterprétation moderne de *Pretty Woman* (1999) – rend ainsi hommage à l’ensemble de l’œuvre de Baker, ce film s’inscrivant directement dans ce répertoire. Ce film, qui raconte l’histoire d’une travailleuse du sexe tombant amoureuse du fils d’un riche oligarque russe, est une comédie romantique décalée qui s’inspire des frères Safdie. Cette Palme d’or devrait désormais définitivement asseoir la renommée internationale de Baker.