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Cinéma 4 min de lecture

L’art et les artistes

Cinéma

Article paru dans Édition janvier 2023
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Peut-on dissocier l’art de l’artiste ? Une question particulièrement brûlante dans les débats actuels autour du mouvement #MeToo et de la « cancel culture ». Après s’être fait connaître avec *In The Bedroom* (2001) puis *Little Children* (2006), le réalisateur Todd Field présente aujourd’hui avec *Tár* son troisième long métrage – un film qui, au cœur même de sa thématique, montre avec autant de force que de précision à quel point le postulat d’une séparation entre ces deux notions semble impossible. Mais avant que Field ne puisse aller au cœur de son propos, il faut d’abord une exposition brillante : la cheffe d’orchestre éponyme Lydia Tár (Cate Blanchett) a en somme tout accompli. Elle est au sommet de sa gloire. Cette musicienne de talent est considérée comme une protégée de Leonard Bernstein et compte à son actif d’innombrables récompenses : Emmys, Grammys, Oscars et Tony Awards. Elle vit actuellement en Allemagne et occupe le poste de chef d’orchestre principal de l’Orchestre philharmonique de Berlin ; dans sa vie privée, elle entretient une relation avec la premier violon de l’orchestre, Sharon (Nina Hoss), et vit avec elle et sa fille. Mais cette harmonie trop parfaite entre bonheur privé et vie publique menace de voler en éclats lorsque des accusations de comportements abusifs et inappropriés se font soudainement entendre, allant jusqu’à accuser Tár d’être en partie responsable du suicide d’une de ses anciennes étudiantes…

Tout dans le nouveau film de Todd Field est axé sur son actrice principale : Du titre du film jusqu’aux plans eux-mêmes, qui recourent très souvent à des gros plans sur les traits marquants de Cate Blanchett, ce film concentre sa dramaturgie sur le potentiel de son actrice principale. Le rôle d’une chef d’orchestre classique fictive qui court à sa propre perte a été écrit, selon les propres dires du réalisateur Todd Field, exclusivement pour l’actrice australienne. Peu importe, en soi, que l’on sympathise ou non avec l’héroïne éponyme. Field observe avec une grande précision la perte de la sécurité sociale et familiale qui accompagne la rupture des frontières entre vie privée et vie publique. L’aliénation croissante entre l’héroïne et son entourage, d’où naissent subtilement et lentement des animosités, n’est toutefois pas tout à fait inattendue. L’effet oppressant du film tient aussi au fait que l’idylle apparente révèle ses fissures dès le début – la mise en scène stylisée et extrêmement froide contribue largement à cette impression – : il n’y a plus ici d’« autre » clairement et sans ambiguïté identifiable. Conçu selon les codes d’un biopic classique, qui soulève des questions sur la quête de la perfection ou l’isolement inévitable de l’artiste – Field contourne toutefois délibérément les stratégies émotionnelles visant à émouvoir le public, qui viseraient par exemple à susciter la sympathie et la proximité d’une part, ou l’aliénation et la distance d’autre part. Lydia Tár reste toujours insaisissable. Todd s’attache plutôt à équilibrer avec soin cet espace intermédiaire que Cate Blanchett incarne à merveille. C’est précisément dans cet entre-deux, qui en constitue également le cœur, que se pose la question de savoir comment l’art et l’artiste, l’auteur et l’œuvre, le texte et le contexte doivent se positionner les uns par rapport aux autres dans la société actuelle. Sont-ils finalement soumis aux exigences du politiquement correct et sont-ils ainsi devenus un couple d’opposés radicalement toxique, qui finit par s’autodétruire ? Et c’est là que ce drame artistique – qui, vers la fin, intègre d’ailleurs de plus en plus les traits caractéristiques du thriller psychologique, un genre qui semble renvoyer à une psychose privée – révèle sa dimension politique : Cette vie privée qui se désagrège de manière si violente et sanglante ne peut être comprise que comme une image de la société qui la produit.