« Leave No Traces » met en images un événement marquant du passé polonais : le film montre de manière poignante comment l’individu devient la victime d’un appareil d’État totalitaire, comment les rouages s’engrènent pour briser la personnalité humaine. S’inspirant de faits réels survenus à Varsovie en 1983, le réalisateur Jan P. Matuszynski suit Grzegorz Przemyk (Mateusz Górski), un bachelier fils d’une militante de Solidarność, qui est arrêté par la police parce qu’il refuse de présenter ses papiers d’identité. Il sait qu’il n’y est pas obligé, il connaît ses droits civiques, mais la police le roue de coups sans ménagement. Grzegorz succombe à ses blessures. Jurek (Tomasz Zietek), un camarade de classe, se retrouve impliqué dans les événements et devient le seul témoin du meurtre. Les autorités tentent d’étouffer cet acte de violence et veulent réduire Jurek au silence…
L’intrigue est en quelque sorte le moteur du film : elle le fait tourner à plein régime et met ses personnages en mouvement. L’engrenage sans heurts entre la police, le milieu médical, les services secrets et la justice structure le film. Le courage civique de Jurek est tour à tour opposé à l’arbitraire de l’appareil d’État, et ce de manière extrêmement répétitive – *Leave No Traces* (titre original : Zeby nie bylo sladów) met ainsi particulièrement en évidence, à travers l’enchaînement de ses scènes, la mécanique de l’appareil, un système étatique qui vise avant tout à fonctionner et à atteindre son objectif : effacer les traces, réprimer le libre arbitre et, par conséquent, la vérité. La manière dont le réalisateur Jan P. Matuszynski met en scène visuellement la violence policière n’en est que plus percutante : il ne la met pas en scène du tout. Au lieu de mettre visuellement en avant les policiers en tant qu’incarnation de l’appareil du pouvoir, par exemple à l’aide des techniques courantes de prise de vue en contre-plongée, la caméra, positionnée de face, reste principalement à la hauteur des yeux de Jurek pendant l’acte de violence, tandis que, dans la pièce voisine, Grzegorz se fait tabasser. Le réalisateur Matuszynski, qui a également réalisé des documentaires parallèlement à son travail pour la télévision, n’aboutit ainsi à aucun moment à une esthétisation, ni même à une dramatisation de la violence, mais à un enregistrement à la fois impliqué et distancié de celle-ci – un procédé stylistique qui déterminera la tonalité narrative de l’ensemble du film. Tout comme Jurek est réduit au rôle de spectateur impuissant, bouleversé mais sans aucune possibilité d’intervenir, il en va de même pour le spectateur. À certains égards, *Leave No Traces* s’inspire des codes du thriller psychologique. Les scènes d’intrusion dans l’espace privé sont par exemple accentuées par une musique angoissante.
Le point de vue principalement normal de la caméra a pour but de présenter les événements au public de la manière la plus immersive et la plus directe possible, afin qu’il prenne conscience de sa position d’observateur. En conséquence, nous contemplons les événements avec un mélange d’horreur et d’indifférence ; de l’indifférence, car nous sentons au fond de nous que Jurek n’obtiendra pas justice dans un système où l’État de droit n’a plus cours. C’est pourquoi Matuszynski enveloppe son film d’une palette de couleurs froides et sombres : les tons gris-bleu dominent le film, que ce soit dans les uniformes et les costumes des représentants des autorités, ou dans les bâtiments publics, où, dans un langage alambiqué, une campagne de diffamation est orchestrée jusqu’aux plus hautes sphères de la justice. Cela est particulièrement illustré pendant le procès, où tout semble aboutir à une farce – la salle d’audience devient pour ainsi dire le lieu où se manifeste le refroidissement de la société. À l’opposé, les funérailles de Grzegorz Przemyk deviennent l’expression d’une manifestation non violente contre un régime dictatorial ; avec *Leave No Traces*, Jan P. Matuszynski retrace un mouvement naissant qui conduira progressivement les États d’Europe de l’Est à se libérer.