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Cinéma 4 min de lecture

Un animal rencontre un humain

Cinéma

Article paru dans Édition août 2021
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En tant que meilleur ami de l’homme, en tant que simple produit de l’élevage intensif et en tant que symbole religieux, l’espèce humaine entretient depuis toujours une relation complexe, voire hypocrite et perturbée, avec la faune. Dans l’histoire du cinéma également, les représentations animales sont multiples. Dans *Gunda*, le documentariste russe Viktor Kossakovski tente de se défaire de toute tendance anthropomorphique qui, selon lui, est inhérente au cinéma. D’ailleurs, cette volonté de renoncement semble s’imposer comme une évidence à plusieurs niveaux. En effet, le portrait d’une truie et de ses porcelets nouveau-nés, ainsi que d’un troupeau de poules et de bovins, est réduit à l’essentiel. Pas de voix off cherchant à faire comprendre quelque chose au public, pas de bande-son non diégétique et pas de couleur. Kossakowski se libère de tout ce qui pourrait détourner le regard des animaux. C’est surtout l’absence (presque totale) de l’humain qui souligne la cohérence formelle du film.

Les caméras de Wiktor Kossakowski et de son directeur de la photographie, Egil Håskjold Larsen, se concentrent sur Gunda – c’est le nom de la truie au cœur de l’action – et ses nouveau-nés. Au début, à quelques mètres de distance devant la porcherie, mais dès le plan suivant, cette distance s’évapore. On assiste alors à la scène où près d’une douzaine de porcelets encore un peu humides se jettent sur les mamelles de leur mère. Des couinements stridents retentissent et les porcelets se bousculent pour atteindre un trayon. La truie, quant à elle, est allongée sur le flanc dans le foin et grogne tranquillement, comme si elle avait déjà vécu à maintes reprises cette attaque vitale contre son corps. Ce film de 90 minutes accorde une pause à son public et à la truie qui donne son titre à l’œuvre, en laissant place, au bout de chaque demi-heure, à des intermèdes littéralement libérateurs. Lors de l’intermède à plumes, on ne comprend pas tout de suite, mais c’est plus rapide chez les congénères bovins : le réalisateur capture les premiers instants où les animaux foulent peut-être pour la première fois de leur existence le sol moelleux et juteux d’une prairie. Les vaches sautillent frénétiquement sur leurs sabots d’ordinaire si tranquilles et courent à travers le vert monochrome, tandis que les poules, au début, n’osent pas croire à leur liberté. Nulle voix n’a besoin d’en expliquer les raisons, la caméra les capture en images.

Donner un aperçu de l’âme. Le but sacré de l’art cinématographique. C’est pourtant exactement ce que parvient à faire Wiktor Kossakowski avec son film Gunda. Sans recourir aux astuces habituelles que l’on voit jour après jour à la télévision publique, qui végète dans ses programmes de l’après-midi, le réalisateur russe réussit à brosser un portrait saisissant d’existences bien réelles. Kossakowski et Håskjold Larsen s’agenouillent devant les animaux et les filment à hauteur des yeux. Il est étonnant de constater à quel point tout repose sur ce simple geste. Dans les rares plans où la caméra filme les protagonistes animaux d’en haut, la magie de la forme s’évapore. La devise n’est pas « fly on the wall », mais « fly on the ground ». Gunda n’est toutefois pas seulement une tentative de déclinaison cinématographique de la vie intérieure des animaux, mais aussi une exploration de la manière dont ces mêmes animaux perçoivent leur environnement. Le meilleur exemple en est la façon dont l’objectif se fixe sur les pattes d’une poule, qui, à chaque pas, laissent la prairie et le sol moelleux sous leurs pieds agir sur elles. Les images en noir et blanc, associées à un travail sonore précis, rendent cette séquence tangible au toucher.

Gunda s’ouvre sur un plan devant la trappe ouverte de l’étable, avant d’entraîner immédiatement son public dans un lent travelling vers l’avant. Même si Wiktor Kossakowski en a assez des humains et préférerait les effacer de son film, il ne parvient pas à se débarrasser de ceux qui se trouvent devant le cadre filmé. À sa manière tacite, le film invite à réévaluer, ou du moins à considérer différemment, notre propre rapport à ces animaux. Ce n’est pas un hasard si le cinéaste russe a choisi le cochon, la poule et le bœuf. Bien que Joaquin Phoenix, lui-même militant végan, ait coproduit le film, *Gunda* n’est à aucun moment de la propagande idéologique. Avant tout, *Gunda* est une réflexion sur la vie de formes de vie que nous, les humains, ne cherchons même pas à comprendre, ne serait-ce qu’un tant soit peu. Présenté comme un exemple de « slow cinema » – le dernier plan dure près de 20 minutes – et dépourvu de tout moment sanglant, le plan final n’en est pas moins plus brutal qu’un reportage tourné dans un abattoir ne pourrait jamais l’être.